Transparence et vérité

« Tant que nous vivrons sur la « machine-ronde », la vérité sera mêlée au mensonge »

Après avoir lu dans le journal Le Monde un article de Jean Denis Bredin, je m’interroge une nouvelle fois sur les rapports de la transparence et de la vérité. Si les humains n’acceptent pas sur cette terre une zone d’ombre qui protège leur intimité, si leur goût pour la nudité morale augmente en même temps que les moyens d’investigation des médias et se potentialise avec eux, on va tous vers des brûlures mortelles pour les individus et les institutions.

Pour vivre, chacun de nous a besoin de secret, non seulement pour dissimuler ses turpitudes, mais aussi pour cacher sa vertu. Vivre exposé au vu et au su de tous et de chacun entraîne une confusion irréaliste et irreligieuse. Nous ne sommes ni des anges, ni des ressuscités, mais des créatures fangeuses. Franchir un seuil de pureté sociale revient à un refus pratique de la nature humaine. L’hypocrisie ne se nourrit pas uniquement de dissimulation. Elle s’accroît aussi par la surexposition au regard et à la connaissance d’autrui. L’ombre et la lumière de chaque personne lui donnent son relief. Une société qui prétend ne rien maintenir dans l’ombre douteuse brûle déjà des feux de l’inquisition. Celle des médias et des traqueurs de ragots sera plus terrible que celle des moines du Moyen-Âge. La personne humaine se consumera dans l’autodafé que la société, ivre de transparence, aura organisé pour assainir le monde. Tout sera pur, mais il n’y aura plus de pureté humaine. Quelques flammèches ici ou là indiqueront que naguère des hommes au tempérament fort et ténébreux ont existé. Ils avaient bâti un monde où, en secret, l’effort stimulait le combat de l’ascèse. La curée médiatique, en les exposant au grand jour, les a grillés avant leur fécondité.

Une société sans faille succombe sous le couperet de « Saint Just ». Il est urgent de rétablir des zones marécageuses où l’homme pourra se convertir, sans illusion et sans amertume. Tant que nous vivrons sur la « machine-ronde », la vérité sera mêlée au mensonge. Le combat de sainteté, nécessaire et urgent pour la dignité des individus et des sociétés, consiste à ne pas confondre le bien et le mal, et à éviter de s’engluer dans la tromperie, le reniement et les mystifications de soi ou des autres. Cette bataille qui est l’honneur de l’homme nous accompagne jusqu’au seuil du paradis. La place publique ne suffit pas, car tout ne lui appartient pas. Le forum devient infréquentable si la dénonciation le hante. La presse n’a pas le rôle de machine à laver et les journalistes ne gagnent pas leur vie comme des blanchisseurs en purifiant le linge souillé.

Je ne plaide pas pour que l’infamie devienne le bien commun, mais je tiens à pouvoir assumer moi-même ma faute ou mon péché. Si les juges veulent m’accuser au nom de la société, qu’ils siègent au tribunal, rendent justice et me condamnent si je suis coupable. Qu’ils me laissent le droit de me défendre ! Je resterai avec eux dans le large domaine de la chose publique et, si je le désire, je courrai à confesse pour avouer mon secret à qui je choisirai.

De grâce, évitons que l’homme perde ses défenses immunologiques. Pour éviter que la société ne connaisse une épidémie pire que le Sida, préservons-nous des journalistes, parangons de vertu et violeurs de secret. Qu’ils se pavanent dans les zones de lumière et ne fouinent pas avec délice dans l’onde trouble des marigots ! Il vaut mieux ne pas déceler une turpitude que de rectifier l’homme au point de l’empêcher de vivre dans ses contradictions naturelles.