« Engagé de partout : oui ; militant de partout : non »
Si, en tout domaine, le chrétien généreux et lucide s’engage pour la double raison de sa foi et de sa citoyenneté, il est bien clair qu’il ne peut pas être militant de partout et en même temps, dans tous les secteurs de sa vie. Servir à plein bras au four et au moulin constitue un tour de force auquel personne ne résiste. De plus, la qualité de la farine et du pain s’en ressent.
Quand j’écris le mot militant, je désigne ceux et celles qui, volontairement, prennent hardiment une activité de service aussi bien dans le domaine de la vie syndicale, politique, associative, professionnelle, familiale et ecclésiale.
Je connais des « militants » de la famille. Leurs activités au sein de leur « maisonnée » les dévorent et les épuisent au point de ne plus avoir le temps de lire.
Je connais des « militants » de la profession. Intensité du travail et heures supplémentaires les harassent au point que soirées, week-end et même vacances n’arrivent pas à éponger préoccupations et fatigue.
Je connais des « militants » syndicaux et politiques qui ne se reposent jamais…
Je peux multiplier les exemples.
Mais je connais aussi des hommes et des femmes qui s’efforcent et s’épuisent à cumuler des « militances ». Jours et nuits n’y suffisent plus. Ils s’usent prématurément et préparent leur propre dégoût. Toutes les institutions les requièrent : l’Église, l’Etat, les ONG… Parfois, ils ont mauvaise conscience et jugent qu’ils manquent de générosité.
Etre « militant » dans un seul secteur d’activité suffit largement. Alors, il faut choisir et laisser tomber les autres. Tout tenir revient à tout lâcher. L’honnêteté exige d’établir des priorités. Si l’on peut vivre d’une manière engagée et éclairée dans tous les domaines respectifs de la vie, on ne peut pas tenir un rôle décisif à plein temps dans chacun d’eux. Engagé de partout : oui ; militant de partout : non.
Que faire? Se contenter de l’alternance me semble la thérapeutique humble. Le « tantinet » éparpillé au long de chaque jour de la vie ne correspond ni au besoin de la cité ou de l’Église, ni à l’esprit militant. Il dévore le temps et ne produit rien.
Par contre, quelques années ici, puis quelques années-là et pourtant de partout un coeur ouvert, engagé, sauvegardent l’efficacité du service pour la collectivité et l’épanouissement des personnes.
Oser entrer dans la problématique humaine. Si la Providence agit toujours et partout pour aimer et soutenir la création entière sans s’épuiser, le pauvre-pèlerin-du-monde choisit de période en période tantôt la pleine moisson tantôt la jachère. Il a constamment une terre féconde pendant qu’il laisse reposer l’autre.
J’ajoute une question :
Ce que je viens d’écrire devrait être médité et débattu dans les instances ecclésiales. Si baptisé on vit avec le Christ, engagé pour toujours, est-on toutes les années de sa vie « militant » (au sens fort du terme) dans les réseaux de l’Église? Ne jamais l’avoir été : insuffisant; l’être sans débrider : excessif !
La réponse sans doute collective vaut la peine d’être cherchée ensemble.
12 juillet 1995
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