Au vu et su des passants !

« Serai-je donc le seul à me laisser surprendre par cette cocasserie ? »

Rue Roger Radisson, une grande pancarte annonce à qui veut voir : « LA PAIX. Propriété privée ». Afin que nul n’ignore, les lettres sont grandes et épaisses.

Le panneau qui indique le groupe d’immeubles se déploie sur plusieurs mètres carrés. Chaque fois que je circule, mon oeil sursaute et ma conscience tressaille. Beaucoup de mes collègues passent comme moi devant le mur où cette annonce s’étale. Peu l’ont remarquée. Serai-je donc le seul à me laisser surprendre par cette cocasserie ? Que la « Paix » qui appartient d’abord aux nations comme un bien public devienne une propriété privée me semble l’énormité absolue.

Je sais bien que le promoteur de l’ensemble n’a pas voulu philosopher. Il a simplement prévenu que cet îlot paisible de verdure dans lequel se prélassaient quelques immeubles appartenait à quelques personnes et que, de ce fait, le public n’y avait pas accès. Il ne désirait pas en dire plus.

Seul un mauvais esprit lit une incongruité.

La Bosnie, le Rwanda, le Tchéchénie, le Cambodge et tant d’autres lieux nous rappellent à l’ordre. Les affrontements tuent les populations et ruinent la paix, tandis que, sur le mur du couvent des Salésiens, en toute innocence, l’architecte a fait peindre en dessus d’une flèche qui signale le lieu paisible de la confiscation : « La Paix. Propriété privée ». Certes, pour effacer cette insulte, il faudrait dresser une longue échelle, à moins que l’on appelle les pompiers. Je suis partisan de cette dernière solution, car il y a urgence à éteindre ce brûlot qui, d’ailleurs, ne met le feu à rien puisqu’il peut demeurer sans étonner personne.

Cette affaire très banale montre à quel point l’assoupissement nous gagne. Nous pouvons facilement fréquenter l’incohérence et ne plus la voir, tant nous nous laissons gagner par le train-train journalier.

Dans le troisième arrondissement, il y a une impasse qui s’appelle « Les prévoyants de l’avenir » et, en dessous de la plaque qui indique le nom de la ruelle, il y a une inscription qui indique que c’est une « voie sans issue ». Elle part de la rue Bara et ne débouche sur rien. Les membres du conseil municipal qui ont attribué ce nom sont, soit des humoristes, soit des coquins.

Dans un cas comme dans l’autre, il y a au moins un ouvrier qui a été payé pour écrire publiquement une sottise et, ce qui est le plus étonnant, c’est que cela demeure affiché sans plus troubler personne.

Triste époque ou clin d’oeil de l’Histoire !