L’amalgame

« On est approximativement dans le vrai, mais on nage dans le faux. Le ton monte. La raison déraisonne »

Je ne connais rien de plus dangereux pour la pensée que le glissement furtif d’un concept à un autre. De fait, cette difficulté se retrouve plus souvent dans la conversation que dans l’écriture. Les rapprochements, puis les confusions, s’inaugurent par la locution « C’est comme ». La bande jaune est franchie, les idées et les mots vont se télescoper de plein fouet. En cette mauvaise conduite, la prudence s’envole. Les associations d’idées, le désir de convaincre, la mobilité de l’esprit amalgament des « choses » voisines mais étrangères. Si, dès le début, on ne repère pas la bifurcation, on court à la collision et à la mésentente. On n’entend plus rien, un monologue de sourd s’établit. Celui qui parle ne fait plus attention à ce qu’il dit. Il prouve ce qui lui tient à coeur. On est approximativement dans le vrai, mais on nage dans le faux. Le ton monte. La raison déraisonne.

J’ai cru remarquer que ce dysfonctionnement atteint plus particulièrement le discours des hommes politiques, des prédicateurs, des militants en général. Ils sont tellement pris par leurs sujets, ils désirent tellement convaincre que, bien souvent, les mots s’enchaînent et la trame du raisonnement s’effiloche. Ils possèdent tellement la vérité qu’ils ne la démontrent plus, mais l’assènent. Dans un tourbillon de mots, la rigueur perd ses droits.

Une phrase, recueillie ici ou là et sortie de son contexte, se marie, par exemple, avec un titre de journal. Ce couple donne naissance à un rejeton vigoureux considéré comme un début de preuve. L’aiguillage fonctionne, une autre logique s’enclenche et la divagation va bon train.

Cette maladie se retrouve souvent dans le discours mondain. La pyrotechnique des idées, l’abondance des « bons mots », l’ironie des intelligents, le poids et l’autorité du savoir ou de la position sociale, favorisent les pirouettes et créent l’illusion de la vérité. Mais tout cela, comme les cocktails, laissent bien des amertumes.

J’avoue que, dans une soirée brillante, l’amalgame suscite quelques désagréments, mais n’entraîne pas de graves conséquences. C’est la loi du genre. Les illustres se rassemblent pour qu’on parle d’eux et, si possible, de leurs petites phrases, souvent prononcées par jeu. Les grands s’amusent. Tant mieux pour eux, tant pis pour nous !

En plus de quarante ans de ministère, j’ai participé à nombre de réunions de travail, de réflexion, de préparation. J’ai assisté à des joutes oratoires et à des conflits d’influence. J’ai entendu des hauts dignitaires civils, religieux ou militaires, défendre des points de vue insoutenables et, lorsqu’ils estimaient avoir raison mais qu’ils étaient à bout d’argument, alors ils recouraient à l’arme suprême. Ils s’aveuglaient eux-mêmes et, quoiqu’intelligents, ils se servaient de l’amalgame. Au pire, on leur donnait raison ; au mieux, la conversation tournait court et chacun repartait en maugréant. La confusion tenait lieu de conclusion.

Charles Paillard, plein d’humour, appelait cela « la politique de la seiche ». Quand cet animal se voit en difficulté, il protège sa fuite en crachant une substance obscurcissante. Il disparaît dans la nuit qu’il a créée.

Si j’ai rédigé ces quelques lignes, c’est pour me vacciner. Je supplie le Seigneur qu’il me garde en silence. Il est meilleur de passer pour un niais que de jouer avec les idées et les mots. Ainsi on évite d’abuser les autres et soi-même.