La notoriété

« Dans le fond, on ne devient illustre que parce que les autres ne font que projeter sur quelques-uns le rêve qu’ils désirent être »

Comme le médecin me l’a recommandé, je marche le plus possible. Hier, au lieu de prendre ma voiture pour descendre au village, j’ai parcouru le chemin à pied. En route, j’ai rencontré trois personnes qui m’ont abordé avec le sourire aux lèvres. Deux d’entre elles m’ont dit :  » On t’a vu dans le journal, on t’a suivi à la télé ».

Au milieu d’une foule de gens qui figure sur l’écran ou dans le « Progrès », mes amis ont repéré quelqu’un qu’ils tutoient et qu’ils invitent chez eux. Du coup, leur intérêt pour la « chose » religieuse grandit, non pas parce qu’ils deviennent croyants, mais parce qu’ils m’appellent par mon prénom et que je suis par-ci, par-là, objet de conversation : « T’as vu, Christian est dans le journal ». Ils s’estiment honorés d’avoir un ami parmi les notables.

Le monde est ainsi fait.

Poursuivant ma route thérapeutique, j’ai continué de réfléchir à la notoriété, cherchant à rapprocher ce terme vers un autre mot. J’ai opéré un glissement sémantique vers l’adjectif illustré ou le nom masculin « illustré ».

Les « illustrés » sont des périodiques mensuels ou hebdomadaires composés essentiellement de photographies ou de dessins accompagnant un texte succinct. Il apparaît donc que les personnes illustres sont plus du domaine du tape-à-l’oeil que de la pensée.

En remontant, le souffle un peu plus court, j’ai pensé que, bien souvent, la notabilité relève de la fable de La Fontaine, « L’âne qui portait des reliques ». Le roussin d’Acardie se croyait quelqu’un parce que les populations s’agenouillaient sur son passage. La sottise l’empêchait de penser que, le jour où on le déchargerait de son fardeau sacré, il retournerait à l’écurie encore plus âne qu’avant.

Dans le fond, on ne devient illustre que parce que les autres ne font que projeter sur quelques-uns le rêve qu’ils désirent être. Lorsque la foule trépigne et applaudit, elle s’ovationne elle-même, elle a trouvé pour un temps un interprète qui, devant elle, lui restitue sa soif de grandeur, son émotion humaine ou sa simple banalité. Malheur à celui ou à celle qui arrête à lui la louange, il n’est qu’un pauvre acteur un instant sur la scène !

Au Moyen-Age, quand on élisait un pape, on lui brûlait sous le nez une pelote d’étoupe, tandis que le camerlingue disait à haute voix : « Sic transit gloria mundi ».