« Si le peuple de Dieu ne s’exprime pas, si seule la hiérarchie a droit aux manchettes des journaux et aux images de la télé, la liberté ira en prison »
Poursuivant mes lectures sur le XIXème siècle, j’ouvre mes livres fermés depuis la mort d’Albert Decourtray. La fréquentation des « géants » de la parole ou de l’écriture me fascine et me trouble.
Comment se fait-il que leurs messages me parviennent au moment du déclin de ma vie ? Pourquoi « mes » maîtres ne me présentèrent-ils pas Lamennais, Lacordaire, Montalembert, Loison, Mme Swetchine, Mme Craven, la Marquise Forbin d’Oppède, Darboy, Dupanloup et tant d’autres ? Les connaissaient-ils ? En avaient-ils peur ? Je ne sais et ne saurai jamais.
Des ordres tacites venus « d’on-ne-sait-où » avaient-ils induit d’entortiller à jamais dans leur suaire ces hommes et ces femmes qui firent le siècle précédent ? Un simple regret !
Aujourd’hui, je trouve une citation de l’abbé Lacordaire dans le journal L’Avenir daté du 15 novembre 1830 : « Quand on veut être libre, on se lève un jour, on y réfléchit un quart d’heure, on se met à genoux en présence de Dieu qui créa l’homme libre, puis on va tout droit devant soi, mangeant son pain comme la providence l’envoie… La liberté ne se donne pas, elle se prend. Et si vous l’avez perdue, si vous en avez manqué sous les rois qui se disaient vos amis, n’en chercher qu’une cause ; vous l’attendiez aux portes de leurs palais. Cela suffit ; la liberté ne descend jamais l’escalier des rois… Qu’ils touchent à nos vies, qu’ils touchent à nos consciences, nous n’aurons qu’à nous croiser les bras, le sol de l’Europe s’enfuira sous nos pieds ; la fortune mobilière des deux tiers du monde subira la plus épouvantable catastrophe et ils en sont déjà tout pâle de peur : le palais de la bourse nous répond de nos temples, leur or nous répond de notre Dieu ».
Flottait déjà dans l’air l’idée de la séparation de l’Église et de l’Etat. Rome n’apprécia pas et, plus tard, condamna.
À mon avis, ce furent l’écriture et l’art oratoire qui propagèrent ce ferment de liberté. Je vois mal comment aujourd’hui se charpentent les idées maîtresses de la société. Comment s’emboîtent-elles pour donner solidité à l’édifice commun ? La pauvreté de la pensée des Églises vient de ce que seuls leurs responsables parlent. Les fidèles se taisent, bourrés d’incompétence ou de peur. Si le peuple de Dieu ne s’exprime pas, si seule la hiérarchie a droit aux manchettes des journaux et aux images de la télé, la liberté ira en prison.
Il est temps d’écrire à peu de frais. Nous n’avons pas besoin, en effet, de « grands titres » pour être lu. La diffusion se fera par la qualité du propos. Les canaux existent, mais leur eau a besoin d’être purifiée. Ils permettront aux berges de reverdir.
Si chacun de mes amis écrit une page dactylographiée un mois par an, il aura rédigé trente pages. Elles se croiseront et s’enrichiront de la pensée d’autrui. De proche en proche, une pensée s’élaborera et une proposition pour notre temps se construira. Nous aurons quelque chose à dire parce que nous l’aurons un jour écrit. N’attendons pas que d’autres le fassent ! Achetons d’abord un crayon et du papier. Les plus orgueilleux auront droit aussi à une gomme.
26 juillet 1995
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