« Je rentre chez moi comme une terre rentre en jachère ! »
Depuis vingt-et-un ans au moins, j’habite tout seul chez moi. Grâce à la libéralité d’amis, je peux jouir d’un appartement confortable, véritable arrière-pays d’une vie publique intense et d’une expérience ecclésiale communautaire. Pendant quarante-six ans, j’ai vécu chez mes parents, avec des collègues, ou à Vaise, chez ma marraine.
Quand je suis arrivé rue Laënnec, je ne savais pas rester seul. Même si, à l’âge adulte, j’avais toujours eu une chambre et un bureau, même si j’avais fait retraite solitaire dans un monastère, la vie collective m’avait toujours soutenu. Lorsqu’il a fallu puiser en moi l’énergie d’être seul, j’ai dû faire un apprentissage.
Mais, aujourd’hui, je rentre chez moi. J’aime l’ambiance silencieuse de mon appartement. Parfois, je m’ennuie mais avec délice. Parfois, j’aimerais bavarder de tout et de rien, mais la gourmandise d’être seul me fait renoncer sans difficulté à téléphoner ou à sortir.
Je rentre chez moi, parce que j’ai un rendez-vous avec le repos, le répit et le repas. Je reviens à la maison pour reconstituer, pour assimiler la cueillette d’événements que j’ai effectuée pendant quelques heures.
Je rentre chez moi pour mettre à jour ce qui traîne en moi depuis des semaines, voire des années.
Je rentre chez moi pour ne penser à rien ou pour écrire, ce qui est identique pour moi.
Je rentre chez moi pour regarder la télé ou plonger dans une lecture curieuse.
Je ne rentre pas chez moi pour prier… mais je prie avant de sortir. Quand je rentre, je me replie, quand je sors, je me déploie.
Si parfois j’ai le sentiment que « rentrer » équivaut à fuir, je chasse bien vite cette pensée. Actuellement, j’ai même du mal à comprendre ceux et celles qui ont toujours quelque « chose-à-faire ». Ne rien faire me permet d’inventer et d’écouter. Je me lasse du bruit et il me faut du temps pour que se mette en place, en ordre, tout ce que j’ai dit.
J’ai besoin de solitude pour classer et comprendre ma vie. Ce n’est qu’après avoir écouté la parole d’autrui ou pris moi-même la parole que je saisis le sens. Je le fais sans effort, au bord du vide, et de ce désert surgit en moi, sans voix, une manière de voir, une phrase à écrire, une action pour plus tard.
Quelle chance d’avoir un chez soi ! Quel luxe de n’avoir rien à faire et, peut-être même, rien à penser. Est-ce la vieillesse ? Je ne sais.
Mais lorsque je ressors et que je parle, surgit alors, au fur et à mesure, une idée nouvelle qui s’impose comme si, profitant de l’assoupissement de l’âme, elle germait avec force et mûrissait dans un dialogue renouvelé.
Je rentre chez moi comme une terre rentre en jachère !
2 juin 1995
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