Sarajevo

« Faire des frontières, diviser ce peuple, répartir la population en zones homogènes de peuplement préparent les luttes fratricides de demain »

Le temps d’un petit déjeuner, j’ai rencontré à l’archevêché l’évêque auxiliaire catholique de Sarajevo. Malgré les difficultés du langage, une conversation d’une heure m’a beaucoup intéressé. Je retiens au moins deux choses.

La Russie continue le rêve des tsars. Elle s’appuie sur les Serbes et vraisemblablement sur l’Église orthodoxe pour obtenir un débouché sur la mer adriatique. Depuis toujours, le « Petit Père des Peuples » veut une porte-et-fenêtre donnant sur la Méditerranée. Cette visée me semble une clé de lecture qui permet de comprendre les événements actuels. Il ne s’agit pas d’abord d ‘un conflit à l’intérieur de l’ancienne Yougoslavie, mais d’un affrontement entre l’Est et l’Ouest dont l’enjeu est l’accès à la « Mare Nostrum ». Les porte-avions patrouillent-ils dans l’Adriatique pour porter secours aux populations ou pour colmater une brèche qui pourrait se produire dans le dispositif européen ?

Les catholiques de Sarajévo se développent en nombre et se structurent : beaucoup de catéchumènes et de séminaristes. L’évêque auxiliaire laisse entendre que seuls les catholiques peuvent faire l’unité du pays à cause de leur indépendance vis-à-vis des hommes politiques des multiples gouvernements qui se partagent le pouvoir dans les différentes contrées de ce malheureux pays.  Une fédération politique semble impossible. La garantie démocratique ne peut venir que de la communauté internationale qui représente toujours le principe des « droits de l’homme ». Mais, en attendant, l’évêque auxiliaire glisse malicieusement : « Il faudrait que tous se convertissent au catholicisme ».

Mais derrière ces catholiques, il y a l’Ouest européen. La force « Pronu » et particulièrement les Français  favorisent les catholiques de Sarajévo, escortent manu militari les évêques et les prêtres. Les aumôniers militaires eux-mêmes regroupent des communautés croates. On se croirait au temps de Jules Ferry qui favorisait les Missions étrangères pour mieux implanter la culture française au Tonkin.

Le moins que l’on puisse dire, c’est l’ambiguïté ambiante et la complexité de la situation.

L’histoire des quatre derniers siècles prépare les événements d’aujourd’hui. L’invasion des Turcs explique la présence musulmane actuelle. Les adeptes de Mahomet sont coincés entre les chrétiens orthodoxes et les chrétiens catholiques. Ils défendent leur identité et leurs traditions. Ils ne veulent pas être culturellement étranglés. Pour eux, les cathos sont un moindre danger que les Serbes orthodoxes. Faire des frontières, diviser ce peuple, répartir la population en zones homogènes de peuplement préparent les luttes fratricides de demain. Laisser la population mélangée suppose une séparation de l’Église et de l’État. La laïcité étant la valeur qui autorise une cohabitation pacifique. Sans laïcité, les affrontements se feront à l’intérieur des peuples entre les différentes religions qui deviennent intégristes pour garder leur identité.

Mon Dieu, sauve-nous du chaos !