« Il vaut mieux sans doute être infidèle à une décision que de ne jamais en prendre »
Aujourd’hui, j’ai rencontré plusieurs de mes amis. Certains ont une existence éparpillée, voire éclatée. Leur vie ne ressemble pas à un solide gerbier, plein d’épis lourds. Leur parcours me paraît comme un vaste champ où ils ont laissé les javelles éparses. Ils n’ont pas rassemblé la moisson.
A bien réfléchir, ce n’est pas par paresse qu’ils ont agi, mais par choix délibéré. Tout se passe comme s’ils n’avaient pas voulu ratisser, empiler, construire. Une seule meule les effraie. A leur avis, tout mettre au même endroit les rend vulnérables. Ils redoutent de tout perdre d’un seul coup. La dissémination n’a pas d’allure, mais elle a le goût de l’inachevé et ne conclut pas une œuvre. Elle laisse pour demain des choix que l’on aurait peut-être regrettés de prendre aujourd’hui.
Cette manière d’agir me semble inféconde. Elle laisse dans l’incertain, voire dans l’incohérence. Point de détermination par peur de se sentir ligoté par ses propres choix. « Ne pas mettre ses œufs dans le même panier » relève de la même logique. On ne sait jamais. Il vaut mieux perdre une douzaine que de fracasser toute la récolte du poulailler !
Il en est de même dans les agendas. Beaucoup refusent de prendre une date et disent : « On se téléphone ». Là encore, il y a une distance, : « Ce n’est pas mal ce qui m’est proposé mais je peux trouver mieux ». Laissons venir. « Je prendrai une décision plus tard ». « Je ne désire pas me lier prématurément ». Ainsi, de report en report, une vie peut basculer dans l’inconsistance. A garder toutes les possibilités qu’offre la vie humaine, on s’installe dans un « écart » permanent. On habite à égale distance de tout et la solitude se renforce.
La vie humaine ne se bâtit que dans la compromission par le choix. Il vaut mieux sans doute être infidèle à une décision que de ne jamais en prendre. Les promesses religieuses, le mariage, connaissent une crise. Serait-ce celle de la peur de jouer sa vie sur un « seul » partenaire ou une seule congrégation précise ?
Trouver une visée unificatrice à l’intérieur de son cœur et de sa vie spirituelle ne suffit sans doute pas. Prendre délibérément une option concrète vérifiable dans l’espace et le temps me semble nécessaire pour que l’unité de la vie s’effectue et que la fécondité se manifeste.
17 juin 1995
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