Alerter

« Faut-il donc connaître le désastre pour se réveiller trop tard ? »

La vie va bon train et la veille escalade le lendemain.

L’ordonnancement des occupations et le respect des horaires permettent d’éviter le choc frontal du rendez-vous. L’intrusion du téléphone déchire l’ordre établi pour la réflexion, mutile le silence et hache l’élaboration de la pensée.

Ainsi les journées se succèdent de plus en plus vite, s’empilent en semaines et en mois.

Ce matin fut un jour sans fenêtre. J’étais au cabinet noir. Quatre visites importantes en trois heures ne laissent pas suffisamment de lumière pour donner plein relief aux questions et aux avis de chacun. Bien sûr, j’ai écouté puis, dans l’après-midi, j’ai griffonné. Pour que d’autres profitent de ce que j’ai entendu, j’ai rédigé des notes. Travail dérisoire, vraisemblablement sans avenir. Ceux qui auront à décider dans quelques trimestres retrouveront-ils seulement la trace du 21 Juin, 1er jour de l’été 1995, de surcroît Fête de la musique ?

Jean est donc venu me voir. Il voulait faire le bilan de NEUF mois au service bénévole du diocèse. En fait, avec bienveillance, politesse, douceur et compétence, il venait me mettre en garde. Il m’a tenu le même discours que Jean-Pierre m’avait tenu, il y a deux ans. Placés l’un et l’autre au même point géodésique du diocèse, voyant les mêmes choses, ils font les mêmes remarques. Ils crient casse-cou et leurs voix se perdent. Il me semble que Jean était l’écho de Jean-Pierre.

Depuis deux ans, rien n’a changé ou si peu !  La machine tourne inexorable. Pour que la farine change sa mouture, il faudrait casser la meule. Faire varier la chanson du meunier ne suffit pas à sortir un nouveau produit. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les acteurs sont gentils et honnêtes, mais le théâtre ne correspond plus aux normes. Les voix se perdent en coulisse. Les acteurs demeurent identiques, seuls les masques changent. Je ne suis pas désabusé mais inquiet sur notre capacité à transformer le praticable. Je me suis souvent trouvé en face de telles situations. Beaucoup m’ont ouvert les yeux. Ils voyaient juste et loin. En vain, j’ai essayé de promouvoir une mutation. Je n’ai pas su convaincre. Seul le fracas de la catastrophe nous tirera de la somnolence.

Faut-il donc connaître le désastre pour se réveiller trop tard ?