« L’univers est devenu privé »
Dans toutes les chaumières, tous les soirs, on joue à guichet fermé. Le spectacle est de moins en moins dans la rue, dans les salles de théâtre, de cinéma, ou de music-hall. Le guichet est bouclé à double tour dans les cuisines, les salons et les chambres à coucher. Le guichet est fermé et l’ouvreuse n’a plus rien à ouvrir.
Chaque soir, à domicile, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, en tenue domestique, regardent documentaires, jeux du cirque, tragédies ou comédies, actualités. Chaque soir, le rideau se lève aux coups sonnés par la pendule de l’appartement.
Il y a seulement quelques années, le guichet était sur la porte palière et le spectacle de télévision se déroulait devant la famille rassemblée. Avec trois, cinq ou huit chaînes, chaque cohabitant se retirera dans son coin sombre et se barricadera derrière son propre guichet. Chacun prend son billet pour lui.
Guichetier et spectateur sont la même personne. Le « boulevard » et le « théâtre » disparaissent ; le ciel et la terre, Washington et Tokyo, le Pape et Madame Thatcher, tout est livré à la maison, rien n’échappe, chacun est seul avec tout le monde. C’est complet, on joue à guichet fermé.
Curieuse époque. Plus les consciences se mondialisent, plus les connaissances s’universalisent, plus les sciences se banalisent, plus on vit dans le grand angle ouvert par les satellites; plus chacun se calfeutre et se cramponne sur le choix de son spectacle éphémère et individualisé.
Lentement, la nation s’atomise… Chaque citoyen devient spectateur en solitaire ; les « chaînes » le lient à son guichet définitivement clos.
Il y a dix ans, quelqu’un de mon village a jeté sa télévision par la fenêtre. On le moqua et le jugea fou. Je m’interroge : n’est-ce pas le geste prophétique d’un homme qui refuse l’isolement de l’esclave rivé aux nouvelles qui l’élargissent au point de l’emprisonner dans l’insignifiant du trop ?
La maréchaussée marche de long en large devant les salles de théâtre : « Circulez… il n’y a plus de public… rentrez chez vous : le spectacle va commencer !« .
L’univers est devenu privé.
26 août 1985
Article précédent
Lyre et tirelire
Article suivant
En attendant Tricot