« Que deviendrait un ensemble humain qui ne se laisserait pas profondément atteindre par une esthétique ? »
Le Baron Horace de Vieil Castel disait de Lamartine : « Il a troqué sa lyre contre une tirelire…«
En faisant circuler cette médisance ou cette calomnie, le Baron se payait-il de mots ou exprimait-il une réalité cruelle à force d’évidence ?
Toujours impécunieux et talonné par quelque échéance, Alphonse de Lamartine produisait-il, pour gagner sinon sa vie, au moins de l’argent pour voyager, vivre sur ses terres, faire de la politique et si possible fomenter quelque révolution pour l’ordre bourgeois ?
Est-ce donc insensé ou ignoble que le poète soit intéressé par le gain et cherche un éditeur qui le rétribue largement ? Peut-il y avoir du génie sans une certaine liberté pécuniaire ? Peut-on créer si l’on ne vend pas son œuvre ? La misère risque bien d’étouffer le talent du peintre, du sculpteur, de l’écrivain, du philosophe, ou du chercheur.
Diogène sauvegardait sa sagesse avec au moins une lanterne et un tonneau…
Même si se profile parfois le terrible danger d’attacher les artistes par des chaînes d’argent ou d’or, même si le mécénat peut dégénérer et livrer en esclavage de l’idéologie les tâcherons de l’inutile, il demeure que les sociétés ou les nations doivent organiser la place où les artistes peuvent naître, se développer et se nourrir.
Que deviendrait un ensemble humain qui ne se laisserait pas profondément atteindre par une esthétique ? Ne perdrait-il pas très rapidement l’estime de lui-même ? Il forgerait sa propre déchéance… A plus ou moins long terme, il périrait d’étouffement…
Malgré leur folie, les dictateurs avaient bien compris cela. Ils désiraient susciter un style qui pérennise leur vision du monde et de l’histoire, en imprégnant d’infini leur régime aberrant. Mais en domestiquant les artistes, ils les ont rendus stériles.
On arrive au paradoxe qu’il faut entretenir-pour-rien les producteurs de l’inefficace si l’on veut susciter une société performante.
Alors, soyons clairs :
Ce que je dis de l’art, pourquoi ne pas l’appliquer à la religion. Un État qui n’aurait pas de partenaires religieux organisés pourrait-il rester ouvert à l’avenir de l’homme ?
Selon la réponse motivée que l’on donnera, il faudra prévoir oui ou non un concordat. En cas de refus, que devient la liberté de l’incroyant ? La foi d’une Église qui reste en son domaine n’est pas affaire privée, mais « bien public« .
Le Baron n’a pas tout à fait tort, et son humour castégat ridendo mores…
Qu’en pensez-vous ?
27 août 1985
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