Les élites

« Elles secouent les torpeurs, réveillent les énergies, réchauffent les frileux »

Aujourd’hui, rencontre de Hubert Barbier, évêque d’Annecy ; nous avons à peu près le même âge et nous nous connaissons depuis longtemps. Nous traitons quelques affaires régionales, puis la conversation s’oriente sur un sujet que j’induis : les « élites ».

Ce mot est piégé. Il porte une opprobre depuis la nuit du 4 août 1789 et surtout depuis mai 1968. Il sent l’oligarchie. Il génère les privilèges. Il est très proche du mot grec « oiaridtoi » : « les meilleurs », c’est-à-dire, en français, les aristocrates. Bref, ce terme n’a plus bonne presse et ceux qu’il désigne épouvantent et créent un réflexe de recul… Comme si ces « illustres » allaient nécessairement à l’encontre de la démocratie et de la promotion populaire. J’ai connu en France la « grande peur » des « élites » et des « intellectuels » que l’on assimilait volontiers aux « verbeux » et aux « idéalistes », menant la société par des mots et des idées sans tenir compte de la réalité journalière du commun des mortels.

Je crois que l’on vit encore à l’ombre de ce jugement qui repose d’ailleurs sur quelques fondements.

Ceci expliqué, il reste, pour être réaliste, que les « élites » existent en politique, en économie, en littérature. Les mandarins et les patrons en médecine en font partie. Quelques philosophes influencent toujours la société. Qu’on le veuille ou non, Sartre, Foucault, Mounier, ont marqué l’après-Libération en France. Les auteurs littéraires suscitent des courants qui imprègnent même ceux qui ne les lisent pas. Les invités de Pivot, de Chancel, de « L’Heure de Vérité » ou de « 7/7 » ne sont pas choisis au coin des rues. Les décideurs financiers, urbanistes, religieux, ne constituent dans notre pays pas plus d’une ou deux cohortes. Le pouvoir de Beuve-Mery, de Claude Jullien, de Jacques Attali… et de quelques autres est incontestable. Je n’aborde pas ici la tribune privilégiée des responsables syndicaux.

Ces « meilleurs » de tout genre jouent un rôle déterminant. Parfois, ils usent abominablement de leur autorité, trucident le peuple en le maintenant en esclavage. Des exemples récents le soulignent suffisamment. En tout domaine s’exercent des tutelles mortifères.

Pourtant, je continue de croire utile, nécessaire, sinon suffisant, le rôle des « élites ». Je ne pense pas que la démocratie et la promotion collective s’effectuent sans leur concours. Elles ouvrent des chemins et permettent de réfléchir. Elles secouent les torpeurs, réveillent les énergies, réchauffent les frileux.

J’estime aussi qu’elles ne se recrutent pas seulement dans une unique classe sociale. J’ai connu des hommes et des femmes n’ayant pas fait beaucoup d’études et n’appartenant pas à des familles « notables » qui étaient de véritables leaders ; leurs avis et leur compagnonnage étaient recherchés parce qu’exaltants.

Les « élites » véritables sont des hommes et des femmes qui « rendent » service et ne s’approprient pas les « dons » qui les constituent. Elles vivent et leur vie importe à beaucoup… C’est une rude charge pour elles ; ce qu’elles sont par nature, culture ou grâce ne leur appartient pas. Même si elles ont beaucoup peiné, leur « être » appartient à tous. D’une certaine manière, elles ne sont pas propriétaires, mais gérantes.

« Ferment » plus que « duce« , elles acceptent avec effroi d’être levain dans la pâte. Tous en bénéficient.

Je ne suis pas niais au point de méconnaître les failles de mon raisonnement et les démentis cinglants que lui inflige l’Histoire. Mais j’ai terriblement envie d’œuvrer pour que ces quelques-uns ne s’arrogent aucune prédominance et que leur supériorité se ramène à la qualité désintéressée de leur service.

Si je pouvais collaborer à ce qu’ils passent en « faisant le bien »? j’en serai vraiment heureux.