« Partir d’une marge, voilà bien ce que c’est qu’écrire »
Chaque jour, j’écris un peu, beaucoup… J’écris pour consigner ma pensée ou témoigner mon affection… En me lançant dans l’aventure du « Décaèdre », je désire écrire non pas ce que je pense mais ce que je suis. Je souhaite en effet que les mots précèdent mon intelligence, qu’ils s’organisent au bout de mes doigts, que mes yeux découvrent après la trace de ce que je ne suis déjà plus.
Mon propre corps écrit comme celui d’un autre peindrait ou sculpterait, sans modèle. Il exprime émotion et relation. Les phrases arrachent du sens à mon inconscient et le désarme par la création d’un espace où s’entrechoquent les éléments de ma personnalité que je cerne en lisant ma production.
Mon intelligence s’applique à suivre ce qui la précède à mesure que les lignes s’inscrivent de la marge à la limite opposée de la feuille. Partir d’une marge, voilà bien ce que c’est qu’écrire. Commencer par un vide où pourra s’inscrire commentaire ou appréciation pour s’achever sur une limite.
Mon esprit, d’une certaine manière, cherche le plus grand que moi et qui vit en moi sans être moi. Ce n’est pas lui qui me tient la main car il me fait confiance, mais son crédit me rassure et me met au large. Il me dégage des paralysies de la peur. Il me rend à moi-même pour que j’use de ma liberté. Sans lui, je ne serai que moi. Avec lui, je suis » moi-ouvert-à-l’Autre « . Sa fidélité que je connais à cause de son Verbe n’est jamais, sans doute, pour rien dans la cohérence des signes. Les mots jaillissent, se composent, s’enchaînent, s’ordonnent, se conjuguent, s’accordent ou trébuchent. Ce n’est pas un stock de lettres qui sont en moi comme chez l’imprimeur. Je ne suis pas une sorte de typographe, je ne compose rien : j’écris. D’une terre enfouie germe pour d’autres et pour moi une moisson que je n’ai pas semée.
Ainsi va la vie. Mes peurs ridicules en occultent parfois l’expression ; lorsque ma pensée s’érige en maîtresse, la tyrannie assèche la production et je n’ai plus rien à écrire car « çà » ne me dit rien.
Ecriture : surgissement d’être et édification de la pensée; approximation et plénitude, jeu et lutte, cohésion et dispersion. Tout s’entrecroise et se mêle comme le sentiment humain qui s’avoue pudiquement au détour de l’existence.
Révélation !
10 février 1990
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