« Sorte d’homme inclassable, prophète inadapté à son époque car il vivait en avance sur son temps »
Qui actuellement à Lyon parle encore de Jules Montchanin, prêtre diocésain ?
Il est mort en 1957 aux Indes dans un ashram qu’il avait fondé avec la permission du Cardinal Gerlier et de l’évêque du lieu. Il tentait d’acclimater la foi chrétienne au sein de la culture hindoue et bouddhiste. Il pensait la dépouiller de son enveloppe occidentale pour la greffer au courant prestigieux d’une civilisation antérieure à celle du peuple élu.
Jules Montchanin est un homme fascinant, fin lettré, esthète, musicien, philosophe, spirituel et théologien… et d’une simplicité exquise. Je ne l’ai jamais rencontré, mais j’ai connu de mes collègues qui avaient été ses confrères, ses maîtres ou ses disciples. Tout l’intéressait ; il portait en lui une sorte de message universel qui l’adaptait à tout public. Conférencier et prédicateur, il s’adressait avec autant de classe à des carmélites qu’à des paysans d’un village perdu dans l’Inde.
Il ne pouvait tenir dans un cadre trop étroit. Il avait besoin de créer à sa taille pour être à l’aise. Il faisait peur et encombrait la hiérarchie. On le redoutait et on l’admirait. Sorte d’homme inclassable, prophète inadapté à son époque car il vivait en avance sur son temps.
Ce sont ces chrétiens précurseurs qui ont été l’humus du Concile Vatican II que certains redoutent tant actuellement, car il détruit les carcans et appelle les hommes à se tenir debout, animés de l’intérieur par leur foi et guidés par leur conscience.
Mais ce qui me plaît le plus chez Jules Montchanin, c’est qu’il avait l’art de réunir des hommes exceptionnels et avec eux de tisser une étoffe précieuse pour tailler un manteau royal aux générations nouvelles. Les industriels, les médecins, les grands négociants, les philosophes, les maîtres de l’Université, se joignaient à lui pour ouvrir des voies larges jusqu’à l’horizon où se perd le projet humain avant de culbuter dans l’infini.
A cette époque, à Lyon, l’industrie, l’Eglise, la municipalité, se suspectaient assez pour s’estimer et quand ces grands « corps » se rejoignaient, ils enfantaient des projets grandioses qui dégageaient l’avenir à force de modestie.
Cinq années de guerre, d’occupation, ne parviennent pas à étouffer ce souffle. Il a fallu les années soixante pour que s’étriquent ces grands modèles et que Lyon baisse pavillon et soit aspiré par Paris.
La conjoncture change présentement. L’histoire distribue les cartes pour une nouvelle donne. Les atouts majeurs, Barcelone, Milan, Munich, Cologne? rejoignent Genève, Montpellier, Toulouse dans la même main. Je sens palpiter dans notre ville des promesses génératrices.
Je cherche avec attention. Y aura-t-il des nouveaux Jules Montchanin pour dépasser la frilosité et la peur et se laisser porter par un puissant courant ? Qui osera entrer dans la vague déferlante pour la guider ?
Je me suis risqué à solliciter quelqu’un de compétent en ce domaine, mais il a déclaré forfait,
Adieu, Jules…
12 février 1990
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