Régis a vingt-quatre ans…
Depuis un an, il a fini ses études à l’école vétérinaire de Lyon où il a été reçu major de sa promotion.
Dans l’été, il a préparé sans coup férir l’entrée à Sciences-Po à Paris. Tout au cours de l’année, il a passé sa thèse de docteur-vétérinaire… Bref, un garçon étrange, surdoué, très bon camarade et d’une simplicité exquise !
Il menait son train-train à Sciences-Po et cherchait un stage dans l’Industrie pour l’été prochain quand le PDG d’une très grosse affaire vétérinaire française lui a, personnellement, écrit pour lui demander d’être son collaborateur. Il ne le connaissait pas, il ne l’avait jamais rencontré et voilà que ce grand industriel va chercher un garçon de vingt-quatre ans et lui fait la proposition d’être directeur commercial pour la vente des produits vétérinaires dans le monde entier.
Régis a accepté. Le voilà tantôt à Copenhague, tantôt au Brésil, tantôt dans les différentes capitales d’Afrique. A vingt-quatre ans, il a une immense responsabilité !
Est-il le jouet du capitalisme ? Est-on en train de presser ce garçon comme un citron et, quand il aura donné le meilleur de lui-même, à trente-cinq ans, le renverra-t-on avec sa dépression nerveuse ou son infarctus ? Est-ce de la chair fraîche donnée au moloch industriel ou est-ce vraiment la confiance faite aux jeunes ? Mais au fait, qui rabat ce gibier dans les filets des « puissants » ?
Je vois bien, en gravure, le PDG assis dans un champ, ayant camouflé son fusil et faisant marcher le miroir aux alouettes pour attirer les candidats… A moins qu’il ne s’agisse, tout bonnement, du minotaure qui avait sa ration habituelle de jeunes gens !!!
Méfie-toi, Régis !
La subtilité, l’intelligence, ne font pas tout ! Prends le temps de vivre, d’aimer et d’être aimé et, si tu le veux, de fonder une famille, d’aimer une femme et de te laisser aimer par elle !
Tu aimes les portes ouvertes et les possibilités infinies. Où sont-elles ?
« On ne laisse pas passer la chance ! » m’as-tu dit – et tu as sans doute raison – mais je me demande si cela en était vraiment une !
Et pourtant, à vingt-quatre ans, d’avoir une telle responsabilité. C’est enthousiasmant et peut-être nécessaire pour l’avenir d’un vieux monde !
Depuis l’an II de la République, on n’avait pas connu de généraux si jeunes ! Vivons-nous un temps d’exception ?
21 mai 1978
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