Transgresser pour être

L’autre jour, j’ai eu une conversation passionnée et passionnante sur la dimension collective de l’homme : son insertion dans la société.

C’est vrai qu’il nous faut reconnaître que la dimension collective n’est pas simplement la somme des individus. Même si elle est plus difficilement cernable, elle est une réalité globale aussi vraie que la dimension singulière. La dimension collective, d’ailleurs, elle, n’est pas plurielle.

Mais ceci n’est pas exactement mon propos. Il m’a semblé, dans la conversation, découvrir que l’on ne pouvait pas exister comme « personne » sans transgresser la dimension collective. Un individu ne peut pas « être » au sens plein du terme sans, de temps en temps, faire éclater la chape collective pour se faire une place à sa taille. Bref, sans transgression, peut-on parler de liberté humaine ?

Un enfant transgresse l’ordre familial avec la complicité du pépé ou de la mémé, du tonton ou de la tata.

Les adolescents transgressent dans l’école et dans la société en s’aidant les uns les autres, soit à copier, soit à tirer les sonnettes ; on a toujours besoin d’un autre que les parents appellent « un mauvais camarade » !

Les adultes transgressent et ils se sont toujours organisés pour que cette transgression puisse s’effectuer.

Dans les civilisations anciennes, c’était le sorcier.

Actuellement, c’est le médecin !

Quand un enfant ne veut pas faire de gymnastique à l’école, il va chercher un certificat médical. Il transgresse !

Quand on veut se faire dispenser de vaccination, on va chercher un certificat médical. On transgresse !

Quand on ne veut pas aller travailler, on va chercher un certificat médical. On transgresse !

Quand on ne veut pas faire le service militaire, on passe à une Commission de réforme, devant des médecins. On transgresse !

Et on peut ajouter, ainsi de suite, le rôle magique du grand hiérophante dont les feuilles du certificat permettent l’infusion merveilleuse qui va délivrer les individus des rets de la société.

Quelqu’un qui est investi d’un tel pouvoir est obligé, au bout d’un certain temps, de se reconnaître intouchable et sacré. La société lui a imposé les mains pour le service des personnes. Il est le transgresseur par excellence !

Merci, Monsieur le Médecin ! Vous êtes un bonhomme sacré !

Naguère (1978)

4 juin 1978