Le géniteur absent

Dans Le Monde du 26 mai 1978, à la treizième page, sous le grand titre : « Société », Henri Lapierre, Correspondant du journal en Grande-Bretagne, écrit quelques lignes intitulées : « La liberté d’avorter ».

Les phrases de ce journaliste m’ont ouvert les yeux sur une question que je ne m’étais jamais posée.

Une femme porte en elle un fœtus. Elle en reconnaît son mari comme le père, mais elle peut se faire avorter quand elle veut, si elle veut, sans le consentement de son mari, père putatif.

C’est vraiment extraordinaire ! Tout se passe comme si un fœtus était fruit de parthénogenèse ! C’est vraiment la revanche des femelles sur les mâles. Ou pire ! C’est laisser penser qu’un fœtus n’est pas un être-à-part, que c’est le corps même de la femme ! Mais si c’est le corps de la femme, pourquoi s’en détache-t-il sous forme d’enfant ? Pourquoi ne le garde-t-elle pas toujours dans le ventre ?

Comment a-t-on pu arriver allègrement à cette aberration anatomique et psychosociologique ? On dira que ma réaction est inspirée par je ne sais quel orgueil masculin se voyant dépossédé de sa puissance tutélaire sur les femmes ! Mais quand même !

Une femme peut donc, si elle le veut, aller jeter à la poubelle un enfant, fruit d’une rencontre avec un homme, sans que cet homme, bien reconnu comme le père, n’ait rien à dire !

Oh ! Je sais bien comment cela se passe habituellement et que ce sont plutôt les hommes qui poussent à la roue pour que les femmes se fassent avorter… Je sais aussi le grand nombre de femmes qui ont été abandonnées enceintes.

Il ne s’agit pas seulement de la loi anglaise. La loi française prévoit aussi, dans son chapitre IV : « La femme enceinte, que son état place dans une situation de détresse, peut demander à un médecin l’interruption de sa grossesse ». Il n’est pas fait mention du père !

Je sais bien qu’une loi aurait beaucoup de peine à prouver la paternité d’un homme. J’ai interrogé d’éminents spécialistes en biogénétique sur la question. C’est pratiquement infaisable !

Il faudrait donc rester, pour le moment, au moins dans le domaine où seul le dialogue d’amour et de confiance légitime la fécondité.

Encore une fois, cela me pose la question. Peut-on légiférer dans tous les domaines ou faut-il s’abstenir d’inscrire dans les codes ce qui est de l’ordre du cœur et de l’amour ? C’est là que tendresse et raison valent mieux que loi !

Naguère (1978)

3 juin 1978