L’autre jour, dans une maternité, une jeune primipare, infirmière de profession, voulait, avec gentillesse, entrer en conversation avec l’auxiliaire de puériculture qui venait lui faire les soins réservés aux récentes accouchées.
Tandis que la maman se préoccupait du travail de l’employée et lui demandait s’il y avait beaucoup d’intérêt à effectuer, comme à la chaîne, ce travail, l’auxiliaire de puériculture lui a répondu, d’un ton laconique, la phrase suivante, garantie sur facture : « Une fois que je vous ai lavé les fesses, que j’ai fermé la porte, je ne pense plus à vous ! »
Cette phrase a au moins le mérite de la franchise et, vraisemblablement, elle pourrait être dite par un grand nombre d’agents hospitaliers.
Il me semble tout à fait normal que le personnel ne vibre pas avec ses différents clients et qu’il n’entre pas dans un dialogue qui racle jusqu’au fond des cœurs. Il est même souhaitable qu’il garde une distance affective ! Mais en arriver à ce type de réponse me semble dépasser la bonne mesure.
Comment se fait-il que l’on puisse en arriver là ? Quelle souffrance se cache derrière ces propos ? Ce n’est pas simplement de l’incohérence. C’est vraisemblablement une lassitude extrême qui n’est pas forcément physique, mais vraisemblablement psychologique.
Le besoin d’oublier, le besoin de fermer la porte et de ramener le soin d’une jeune accouchée à des fesses lavées sont évidents. Tout se passe comme s’il y avait une cloison étanche entre l’exercice professionnel et la vie. D’ailleurs, dans le vocabulaire courant, on oppose toujours vie professionnelle et vie personnelle, comme si, dans la situation présente, l’auxiliaire de puériculture était étrangère aux soins que, vraisemblablement, elle subirait un jour d’une autre de ses collègues !
En dépassant infiniment le cas qui n’est, pour moi, qu’un tremplin pour ma réflexion, il me semble que s’amorce, en France, une crise extrêmement profonde de la fonction publique. Le service de la nation est en train de voler en éclats et les fonctionnaires regardent plus leur propre statut que le service des usagers !
Si l’on prend les dernières revendications syndicales, elles portent presque toutes sur l’augmentation des salaires (ce qui n’est pas toujours un luxe !), sur l’augmentation du temps des vacances, sur la durée du travail et sur les primes de-ci et de-là.
Comme il serait agréable qu’un jour, les fonctionnaires fassent grève parce que le peuple est malmené par l’Etat !
Même si ces mots semblent un peu rétrogrades, je redoute que l’esprit civique soit en train de disparaître et qu’un beau jour, il n’y ait plus de possibilité de vivre ensemble. Dans ce cas, on verra soit des « Chemises Brunes », soit des « Brigades Rouges », qui viendront, chacune selon leur méthode – qui se ressemble beaucoup -, mettre de l’ordre.
Tous les rapports humains ne sont pas forcément des rapports de force !
13 juin 1978
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