Fausses proximités

Quand j’entends certains discours sur le Chili, l’Argentine, le Cambodge ou les Pays de l’Est, je suis complètement désarmé !

Les moyens de communication audio-visuels m’ont rapproché ici et maintenant de tout ce qui se passe dans le monde. La moindre explosion retentit jusque dans mon appartement et les tortures ont un effluve de sang jusque dans ma chambre !

Ces informations… certaines m’atteignent ou me labourent et me laissent les mains nues.

On me dit bien qu’il faut que j’agisse sur mon gouvernement pour qu’à son tour il agisse sur l’0NU pour qu’à son tour celle-ci agisse sur les pays en question. Mais tous ces dédales sont sans commune mesure avec l’immédiateté de l’information et son poignant.

Que faire ? Je ne sais que faire ! Je subis l’information et elle me taraude. Elle me bourre de mauvaise conscience ! Triste et abattu, j’avance.

Mais je redoute que ce soient de fausses proximités auxquelles les mass-médias soient en train de m’habituer. En me bombardant d’informations sur lesquelles je n’ai aucune prise et que je n’ai qu’à gober, elles me désarment et tuent en moi toute efficacité. Elles me prennent à un niveau où je n’ai aucune action. Je ne peux intervenir, à moins de me grouper avec Pierre, Paul, Jacques, Paulette, Anaïs et Cunégonde ! Mais quand j’aurai fini de réunir et de souder dans la protestation ces quelques personnes, d’autres informations auront surgi et m’auront enseveli, me demandant d’autres réactions.

Oui ! En me demandant d’agir à un niveau qui n’est pas le mien, on me renvoie à l’inefficacité et on m’enfonce dans le malaise du « laisser faire ».

J’en ai vraiment assez de ces soirées où des gens intelligents et généreux parlent de sujets qui nous échappent. Je préférerais qu’avec quelques amis, nous puissions commencer d’agir sur un possible immédiat pour éviter que l’homme soit meurtri, torturé et livré à toutes les exactions.

Sans cesse me revient en mémoire la Fable de La Fontaine intitulée : « L’âne et le petit chien ! » qui commence par cette phrase : « Ne forçons pas notre talent, nous ne ferions rien avec grâce ! »


Naguère (1978)

14 juin 1978