Fatalité et responsabilité

En deux jours, je rencontre deux familles dans lesquelles deux bébés viennent de naître.

Ils se trouvent, l’un et l’autre, atteints de lésion organique différente :

La révolte, chez ces gens, est grande ! Ils se réjouissaient d’accueillir un enfant et voilà que leur joie devient chagrin. Parce que la chair de leur chair est atteinte, ils sont eux-mêmes meurtris au plus profond d’eux-mêmes.

Leur tristesse est comme multipliée parce que ce petit enfant est victime « innocente » d’un mal inexorable. La nature humaine est prise en défaut dans ce qu’elle a de plus beau : le développement d’un homme !

On appelle cela des « anomalies » et le terme est tout à fait compréhensible. Ils ne sont que des exceptions, mais je crois qu’il est normal qu’il y ait des « anormaux » ! Cela fait partie du lot humain et les accidents de parcours de la nature font partie de la nature.

Mais lorsqu’ils tombent sur une famille, c’est horrible. Un poids de honte et de culpabilité atteint les parents, les frères et sœurs, comme s’il y avait une tare liée au patrimoine génétique.

Cela est sans doute vrai. Mais, pour mon compte, j’estime que ces drames, même s’ils sont rares, sont liés à l’existence de l’homme et qu’il faut vivre avec, dans la désolation d’hommes battus par l’existence.

C’est alors que l’on est démuni totalement, sans réponse, sans explication, que l’on est renvoyé à une certaine fatalité et que l’on s’aperçoit très bien que la nature humaine n’est pas la nature divine et que, pour la vivre, il faut aussi intégrer ce que l’on appelle « l’anormal« . Pour se consoler et pour ne pas trop vivre dans l’angoisse, il n’y a peut-être que la présence discrète d’amis qui vont rester fidèles.

Je parlais, plus haut, de la souffrance d’un « innocent », comme si une personne de quarante ou de quatre-vingts ans n’était pas autant « innocente » par rapport à la maladie et à la souffrance.

Pourquoi la mort d’un enfant est-elle plus révoltante ?

Pourquoi lions-nous toujours la maladie et la responsabilité ? Le risque imprévu de la nature humaine n’est pas lié à l’âge. Mais pouvons-nous accepter, les uns et les autres, d’être justement confrontés à ce qui n’est pas totalement achevé ou totalement réussi ? Pourquoi glisser là une « injustice » ou une « justice » ?

Nous vivons, à longueur de temps, dans le précaire et le fragile ! Mais lorsque l’un et l’autre se concrétisent par quelqu’un en face de nous qui n’est plus idée mais corps, nous sommes affolés parce qu’ils ne sont pas maitrisables. On peut s’accoutumer à une pensée, mais il est presque intolérable de vivre, à longueur de temps, avec un autre étiqueté « anormal » par la société !

Je dis souvent « Pauvres gens ! » lorsque les parents vivent ce drame. Je crois qu’il faudrait dire : « Pauvre humanité ! ».

Naguère (1978)

6 juin 1978