Cinéma

Elles aiment vraiment le cinéma et en parlent avec chaleur et compétence !

Plusieurs fois, durant la même réunion, des assistantes sociales, jeunes femmes, racontent le plaisir extrême qu’elles ont à voir de nombreux films.

Elles sélectionnent : les navets sont rejetés ! Elles fréquentent uniquement les salles qui proposent un spectacle de qualité à un public intéressé et connaisseur. Elles vont lire la vie.

Elles aiment ces matinées ou soirées où, à plusieurs, elles scrutent, à travers les images des metteurs en scène, le jeu d’acteurs de grand talent qui mettent en évidence, sous leurs yeux, les drames profonds et vrais de l’existence humaine.

Elles apprécient le cinéma réaliste qui ne triche pas avec la vérité. Elles ont une prédilection pour les films qui la soulignent, l’appuient, l’illustrent, l’épaississent, au point de la rendre dense et provocante.

Mes amies ne courent pas à l’évasion. Elles me semblent fréquenter les salles de spectacle comme nous, nous nous rendions au confessionnal pour discerner, avec lucidité, travers et ambiguïtés de nos vies quotidiennes.

Elles vont demander aux pontifes de Cannes de faire exister, en images, leurs peurs pour les objectiver et les exorciser.

Elles n’effectuent pas, en effet, une démarche de pacotille. Avec sérieux, elles fuient la plaisanterie mais retiennent :

Tragique et comique, le drame humain se trouve, sur l’écran, enfin étalé. Pour 15 francs, elles ont une sorte de « supervision ».

La bobine de pellicule « impressions » est au-dedans d’elles-mêmes. Parce que la mémoire de leur cœur est un véritable magnétoscope, elles projettent, en public, ce qui les étouffe en privé.

Les images de la vie sordide, revues par le génie des réalisateurs, enchaînent et fondent la vérité de l’angoisse et la fête de l’art. A bon droit, elles se consolent ainsi des meurtrissures que les dialogues professionnels gravent dans leur chair.

Il y a peut-être une autre hypothèse : elles se nourrissent fréquemment de films de valeur pour se persuader tacitement que leur vie concrète n’est qu’un « cinéma » et que l’on peut l’oublier sans trahir. La séance terminée, elles s’en vont manger et passer une bonne soirée entre amis !

Autrement, sans le cinéma, elles auraient sans doute remâché seules ou à plusieurs ce qui n’était que l’effrayante vérité, non traitée par l’imaginaire.

Naguère (1978)

8 juin 1978