En 1944, le 26 mai était déjà un vendredi et je me souviens : nous étions en classe d’anglais.
Les sirènes de l’alerte ont hurlé vers 10h30.
Vers 10h45, un bruit effroyable… Une débandade… Nous avons quitté le cours en désordre.
En sortant, nous avons aperçu les colonnes épaisses d’une fumée noire qui montaient du côté de Vaise.
Comme un fou, j’ai quitté l’école et voulu rentrer chez moi, à Saint-Cyr… Mais plus aucun moyen de transport… Je suis parti à pied !
En arrivant à Vaise, mes seize ans n’avaient jamais vu cela ! J’enjambais les morts aux corps mutilés. Les maisons brûlaient, les fils des tramways pendaient, les gens couraient dans tous les sens, pleuraient, criaient, riaient, s’interpelaient, se reconnaissaient. Les Allemands, mitraillettes au poing, patrouillaient…
Désolation extrême et hébétement !
J’avais traversé Vaise le matin, en sens inverse, et voilà que quelques heures après, le quartier était complètement remodelé. Des pâtés de maisons entiers n’étaient que décombres et l’on imaginait que, dessous, étaient entassées des dizaines de personnes !
A ce moment-là, la guerre nous apparaissait – à nous, les jeunes – sous un autre aspect. Nous avions faim, nous avions entendu parler de la Résistance et des camps nazis ! Et voilà que la mort frappait à côté de nous.
Au milieu de cette ambiance atroce et toute neuve pour moi, je garde un souvenir du dernier burlesque : je revois toujours deux ou trois barques sillonnant la Saône avec, à leur bord des gens munis de filet. Ils ramassaient les poissons qui venaient d’être tués par les bombes qui étaient tombées dans l’eau.
Il y avait eu plus de deux cents morts à Vaise et, pendant ce temps, d’autres, tout heureux d’être vivants, à force de rame recueillaient du poisson frais ! Je garde de cette journée mémorable un souvenir où tragédie et comédie dansaient ensemble en s’étreignant et, trente-quatre ans après, je relis ces heures sombres comme le véritable spectacle du monde.
26 mai 1978
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