« C’est dans ce vide que se glisse la bonté, la tendresse et que peut s’épanouir l’altérité. Là se noue la négociation de l’amour et de l’amitié »
Ne me demandez pas pourquoi, mais je pense que la nature humaine se construit sur un écart et que la vérité se fait dans une tension. L’exactitude n’existe que dans le monde clos de l’abstraction mathématique, même s’il est presque infini. Par contre, les sciences humaines qui ont pour objet la complexité de la nature de l’homme dans toutes ses composantes se contentent de l’approximation et du « Vrai ». Elles habitent le domaine de « l’à-peu-près ». Ici, l’intelligence et la raison, la pensée et l’expérience, guident au plus près avec un risque d’erreurs. Dans un effort constant personnel et collectif, dans l’accumulation des acquis des prédécesseurs, dans la gigantesque démesure de l’ordinateur, on cerne, on touche « presque », mais il y a encore un inconnu. Il semble même que, plus la recherche scientifique avance avec sûreté, plus recule une certaine connaissance de la nature humaine.
Je vais plus loin. Cet « à-peu-près », cette « distance » sont bénéfiques. Est-ce une limite ou au contraire la grandeur somptueuse de l’homme ? C’est justement dans ce vide que se glisse la bonté, la tendresse et que peut s’épanouir l’altérité. Là se noue la négociation de l’amour et de l’amitié.
Dans cette zone sans nom où s’érige dans l’approximation la personnalité, la poésie trouve son champ. Création qui frôle l’essentiel, stimule la puissance et la voile, la poésie suggère et n’affirme point, mais exprime sans le démontrer le point vital où se fondent les sentiments contradictoires. Parce qu’il laisse du Jeu à l’interprétation, le poète dit l’homme en l’évoquant.
J’ai employé le mot « interprétation » : dynamique où chacun prête à l’autre, dans la réciprocité, ce qu’il a compris et ne sait pourtant pas. Dialogue muet où s’enlacent les consciences qui refusent de se posséder. Echanges, porosités discrètes et attention respectueuse, autorisent le rapprochement d’intimités qui fuient le bavardage pour laisser au silence le plaisir d’écouter.
Au cœur de la communication entre les personnes, le symbole tient sa promesse de médiation. Il propose et n’impose pas. C’est parce que l’on est dans « l’à-peu-près » que la certitude d’avoir communié, sinon compris, envahit tout l’être.
Je viens d’écrire ce que je ne sais pas de science certaine et, cependant, je suis persuadé que je touche au cœur de la Vérité. Cet irrationnel de l’humain est raisonnable si l’on veut comprendre l’insondable humanité. La clef de « l’a-peu-près » donne accès à une connaissance que l’exactitude ne peut atteindre. Tout cela, chacun l’expérimente au fil des jours. Cette richesse ni se quantifie, ni se comptabilise. Elle est d’autant plus importante que le manque paradoxalement la nourrit. La Vérité nous bouscule par son interrogation permanente. L’approximation laborieuse réduit notre mensonge et cette démarche sans certitude nous conduit à la Lumière. Rude épreuve et joie profonde.
23 février 1990
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