Compagnons et satellites, tous l’appelaient le commandant. Après sa mort, j’ai su que, pendant la guerre de 14-18, il s’était distingué par sa bravoure et sa camaraderie. Il avait ainsi gravi les échelons pour devenir « lieutenant deux ficelles » en 1919. Durant quelques années, il resta militaire, idevint capitaine et, à 45 ans, il prit sa retraite. Par courtoisie et affection, les « copains » l’avaient nommé commandant et l’appelaient ainsi. C’était une marque de respect, d’estime et aussi de sympathie.
Dés qu’il fut dégagé de ses obligations militaires, le « commandant » acheta un «tabac » à Bron. Il y installa femme et belle-sœur et lui, profita de tous les instants pour aller à la chasse.
Son terrain de manœuvres commençait pratiquement au-delà du « boulevard de ceinture » et recouvrait les grandes plaines de Décines, Charpieux, Chassieux, Genas. On disait même que les terres céréalières de Meyzieux, Pusignan, Janeyrias ne lui étaient pas étrangères. Dans les mois de chasse, il arpentait les champs moissonnés. Le jour, il tirait les alouettes, les cailles et quelques lièvres. La nuit, il maraudait.
Il avait constitué un commando braco avec deux ou trois pirates du Rhône. Nous avions baptisé le plus fameux d’entre eux : « le Hâbleur », sobriquet qu’il portait gaillardement depuis le jour où il avait affirmé sans rire à l’un d’entre nous : « Regarde bien où la perdrix va tomber, elle a la langue qui pend » !
Donc, dans une tournée d’inspection, le commandant et « le Hâbleur » avaient repéré plusieurs couchées d’alouettes. Aussitôt, ils décidèrent que la nuit suivante, ils feraient « une fricasse-somptueuse ». Ils préparèrent leur filet long d’une dizaine de mètres et large de trois ainsi que deux pelotes d’épingles.
A l’heure convenue, l’obscurité étant totale, ils partirent tous les deux. A chaque bout, ils tenaient le filet. Ils le tiraient en veillant à ce qu’il traîne derrière eux. Ils passèrent sur une première pausée d’alouettes, les petiotes affolées se levèrent et se prirent dans les mailles. Les « complices » s’arrêtèrent, les dégagèrent et prestement les tuèrent en leur enfilant une épingle dans la tête. Butin : 17.
La manœuvre scélérate avait parfaitement commencé, il suffisait de parcourir encore quatre ou cinq cents mètres et l’affaire serait dans le sac.
Armés du filet et chacun de leur pelote d’épingles, ils reprirent leur marche silencieuse et preste. Tout d’un coup, il ressentirent une forte résistance au milieu du panneau, ils ne tardèrent pas à entendre des jurons en une langue inconnue.
Interloqués, ils lâchent les deux bouts du filet et se précipitent pour voir la cause de cette résistance et de ces vociférations.
Ils découvrent un pauvre homme qui, au milieu des champs, posait culotte. Il se débattait et criait comme un troupier d’Abd El-Kader. Le commandant qui avait servi en Afrique lui tint un discours de circonstance. L’inconnu rafistola sa tenue et se sauva en courant…
Cette histoire se racontait au café du coin. D’année en année, elle s’enjolivait de nouveaux détails, si bien qu’à la longue, d’un événement vécu, elle devint une légende vraie.
17 décembre 2004
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