36. Crise

Depuis mon enfance, j’entends parler de « crise ». Dans les journaux, à la radio, dans les conversations, se prononce ce mot grave et lourd de menaces. Ce terme emprunté à la médecine s’applique for bien aux maladies de la politique et de l ‘économie internationale. La crise se traduit par une inflammation subite et déroutante. Elle demande souvent un diagnostic pointu porté par des experts. Tout le monde réfléchit autour d’un cas et chacun se demande ce qu’il convient de faire pour sortir de ce moment perturbé. On se concerte pour trouver la meilleure solution, puis on cherche des alliances et enfin on passe à l’action pour le meilleur ou pour le pire. S’il décide d’agir, c’est que l’aréopage est arrivé à la conclusion que de ne rien faire serait pire que d’intervenir. Il y a un choix en fonction d’une survie…

Aujourd’hui le tissu planétaire souffre d’une « irakite ». Les organisations mondiales politiques et économiques se penchent sur ce cas presque désespéré. Les outils pour l’intervention sont prêts, mais il y a encore beaucoup d’hésitation dans l’air. Beaucoup d’assistants du bloc redoutent que le remède soit pire que le mal. Même s’il sait manœuvrer seul, le chirurgien-chef hésite. On discute ferme dans le sas stérile. Et l’on pèse encore le pour et le contre ainsi que les risques de contagion.

Pour l’ablation de Sadam et le traitement de son régime, tous repassent en leur tête le protocole de l’intervention avant de la commencer.

Les USA sont un pays démocratique. Le peuple peut s’exprimer, il en a les moyens. Il sait par exemple, obliger son président à conclure la paix au Vietnam ou à se retirer de sa charge parce qu’il a menti dans l’exercice de ses fonctions. L’opposition n’est pas muselée. Le sénat et la chambre des représentants ne cachent pas leurs sentiments. Même si la liberté d’association permet dans ce vaste pays des dérives sectaires, elle n’en reste pas moins un atout majeur pour que toutes les opinions soient publiquement manifestées.

Actuellement, le peuple américain, encore blessé par les attentats du 21 septembre, suit son président : va-t-en- guerre.

Certains estiment qu’il faut éviter que le mal ne se propage et devienne analogue à celui que connaît l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord. Ces pays dotés de la bombe atomique sont inopérables ! Trop tard !

L’Arabie Saoudite, enfouie dans ses richesses (qui servent plus aux princes qu’au peuple), cache et protège plus ou moins des membres du réseau Ben Laden et leur apporte un soutien financier. Ce diagnostic est-il juste ? Est-il faux ? Nul ne le sait exactement. Mais beaucoup estiment que les USA veulent changer d’alliés dans le golfe et prendre le pétrole iraquien pour se passer du pétrole saoudien et abaisser la morgue des roitelets et des émirs.

Dans le Caucase et sur les bords de la Mer Noire, les réserves d’énergies fascinent à la fois Bush et Poutine. L’un et l’autre se rapprochent pour exploiter ensemble ce trésor fabuleux.

Il faudra bien un jour que les massacres entre Palestiniens et Israéliens cessent et que tous les pays du Moyen Orient trouvent un accord pour vivre en bonne intelligence entre eux et avec le reste du monde. On peut souhaiter que la récente élection de Sharon réouvre le dossier à la page Paix. Il fera bon être là à ce moment précis, pensent certains Américains et Européens

Quoiqu’il arrive, l’UE devra surmonter sa tacite opposition avec l’OTAN, machine de guerre bien rodée aux mains des USA qui ont, eux seuls, les moyens en hommes, en matériels et en finances de défendre les Vingt-cinq, les Vingt-sept, bref tout l’ancien continent, Turquie y comprise.

Ce parapluie semble indispensable à sept nations européennes et à Vaclav Havel. Les nouveaux pays qui doivent intégrer la « Vieille Europe », démunie en politique étrangère et de défense, louchent du coté des USA.

Les soubresauts politiques de l’Afrique : Gabon, Rwanda, aujourd’hui Cote-d’Ivoire, montrent à l’évidence que ces peuples ne trouveront pas le remède à leurs maux dans le seul secours de la France. Les pandémies aussi appellent à l’aide l’ensemble du monde.

Le pourtour méditerranéen a besoin de renforcer sa solidarité. D’un coté, l’Espagne, la France, l’Italie, sur l’autre rive, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, ont besoin de collaborer et de commercer pour que le Maghreb et l’Europe se fortifient chacun dans sa propre personnalité.

Les pays d’Europe ont chez eux de fortes minorités musulmanes. Un conflit en Irak peut échauffer leur bile et rendre difficile la cohabitation dans les quartiers où elles sont majoritaires.

Avant d’aller opérer la crise, les partenaires de l’intervention chirurgicale réfléchissent à ses risques, à ses chances. Que convient-il de faire ? Raisons pour, raisons contre s’opposent. Le mieux ne prévaudra pas sans créer de mauvais, de très mauvais, effets secondaires. A mon avis, il n’y aura jamais de preuves évidentes pour faire la guerre préventive. Seule une erreur monumentale de Sadam Hussein peut créer une certitude pour attaquer. Comment sortir de ce méli-mélo diplomatique ? Une majorité des habitants de la « vieille Europe » se refuse à incendier la planète. Ils jugent qu’opérer « l’irakite » comporte trop de risques. Il vaut mieux reconduire l’Irak dans sa chambre d’isolement pour seulement éviter la contagion.

Faucons ou colombes, les conseillers des hommes d’Etats ne devraient pas jouer aux apprentis sorciers. Nous les désirons « discrets », c’est-à-dire pleins de discernement, réalistes, décramponnés de leur propre idéologie ou des lobbies économiques qui tentent de les influencer.