35. Peut-être encore un demi-siècle !

J’ai été de ceux qui ont fortement désiré que l’Europe devienne un seul Etat. Il y avait une grande utopie et peu de rationalité dans mon souhait. A la fin de la guerre et surtout après un voyage en Allemagne en 1950, je suis devenu une sorte de militant pour que se construise une union européenne. A dire vrai, mes vues étaient courtes. Aujourd’hui, je me rends compte de mon idéalisme. Je croyais qu’il suffisait d’un coup de baguette magique pour que se fondent en un seul pays toutes les nations qui venaient de se déchirer, voire de se saigner dans un affrontement tragique. J’étais en plein rêve. Il a fallu presque cinquante ans pour poser le problème dans toute son ampleur et entrer dans un réalisme têtu. Il faudra peut-être encore cinquante ans pour que, vers 2050, on parvienne à un seul Etat européen cohérent. Si le projet aboutit et si l’Union européenne arrive à prendre corps, il aura fallu environ cent ans. Raison de plus pour commencer dès maintenant une construction active et patiente.

Il y a trois jours, la chaîne parlementaire diffusait les débats qui s’étaient tenus au sein de la convention sur l’avenir de l’Europe. Médusé, j’ai regardé et écouté les interventions des représentants des différentes nations qui siègent dans cette instance. Il y avait même un Turc !

J’ai compris que la première marche de la construction ne serait pas « l’Europe sociale » des syndicats et des droits de l’homme mais « mais l’Europe unie des affaires étrangères. » Situer l’UE des Vingt-cinq ou des Vingt-sept dans le monde pour qu’elle parle d’une seule voix m’a paru une évidente priorité. Notre vieux continent unifié a un rôle à tenir dans la promotion des peuples affamés. Aucune de ses nations ne peut seule relever le défi des délabrements sanitaires dus au SIDA. L’Occident économiquement nanti ne peut rester indifférent ; le Nord ne peut ignorer le Sud et laisser les ONG s’épuiser dans un combat qui les dépasse. Le confort crée à l’Europe une obligation d’entraide. Son degré de culture lui fait le devoir de se mettre intelligemment au service des peuples qui ne peuvent plus se tirer d’affaire.

Les « affaires étrangères », c’est aussi la diplomatie pour arriver à trouver des solutions : en Israël, en Palestine, en Irak, dans les Balkans, en Afghanistan, en Tchétchènie, en Corée du Nord, et dans bien d’autres contrées.

La première marche en appelle immédiatement une deuxième : la force armée. Sans un bras séculier puissant, les projets généreux de l’UE ne seraient que des discours creux et velléitaires. Cela suppose un armement identique, des industries coordonnées et une seule langue pour que le commandement puisse se faire obéir sur les terrains d’opération. A mon sens, l’OTAN ne peut pas demeurer encore longtemps la force d’intervention des Européens. Actuellement, ils sont trop dépendants des Américains qui, de fait, font la loi à cause de leurs troupes et de leur puissant équipement. Je sais qu’il faudra un certain temps pour mettre en œuvre cette évolution, mais elle me semble nécessaire.

Ceci dit, qui commandera l’Europe ? Y aura-t-il un président ? Comment sera-t-il désigné, le cas échéant ? Les ministres ou les ambassadeurs seront-ils les membres de la Commission de Bruxelles ? Puiseront-ils leurs orientations dans le groupe des chefs d’Etats qui voteront selon une majorité qualifiée ou dépendront-ils seulement du parlement européen de Strasbourg ?

Tous mes points d’interrogation montrent à l’évidence que ce n’est pas demain que l’unité efficace de l’Europe se mettra en place. Malgré toutes ces imprécisions et ces questions non résolues, j’estime qu’il est urgent de trouver les petits pas qui feront progresser l’unification de l’Europe. Je pense qu’il est dangereux d’abandonner à la seule Amérique le sort de la planète. Il nous faut viser à un équilibre mondial. Dans cette tâche, la culture européenne a une place à tenir.

Il nous faut je crois, être pragmatiques et avancer pas à pas en essayant de résoudre au fur et à mesure les difficultés qui surgiront. Nous ne pouvons pas maîtriser à l’avance tous les contours de l’épure. Nous verrons bien où les meilleures solutions journalières nous guideront. Certains ne manqueront pas de dire qu’il serait préférable de choisir au préalable une forme constitutionnelle (fédération, confédération, simple traité économique) et, à partir de cette large option, bâtir la maison Europe…

Et vous que pensez-vous ? Voulez-vous risquer quelques lignes sur ce sujet ? Vous découvrirez que ce n’est pas commode !