Les chansonniers « Les frères Jacques » ont enchanté notre jeunesse. Ils se gaussaient gentiment de nos travers et rendaient plaisantes, en les épinglant, nos sottes habitudes. Ils avaient monté un sketch sur nos manières de parler et l’avaient intitulé « Exercice de Style ».
Hier, en écoutant Monsieur Jean Pierre Raffarin prononcer son discours d’investiture à l’Assemblée nationale, je me suis moins arrêté à son propos qu’à son style patelin et à son allure débonnaire.Même s’il a parlé trop longtemps et donc lassé l’auditoire, il a su malgré tout employer un langage compréhensible par tout le monde.
Il ressemblait à un président du Conseil général haranguant un auditoire de comice agricole, à un curé archiprêtre sermonnant ses collègues du canton, à un notable radical-socialiste président la distribution des prix, à un petit dignitaire de la franc-maçonnerie apportant la bonne parole au convent département du marais poitevin… Oui ! Monsieur Raffarin était la synthèse vivante de ces délicieux personnages du passé; On comprenait tout ce qu’il disait. Tout semblait clair. On voyait le jour à travers son discours. S’il avait été en panne, on aurait pu souffler le mot qui lui manquait.
Madré comme un paysan qui a fait suffisamment d’étude pour jouer avec son accent et sa bonhomie, il excitait l’opposition par sa lenteur et sa douceur. Un peu trop « pour tout » et « contre rien », il labourait son champ et conduisait au bout son sillon. Il enfilait plaisamment les idées générales. Il a dû se retenir pour ne pas parler patois ou raconter comment il avait manqué le dernier capucin mené par Mirca… Il avait empoigné le pupitre et débitait son bonnement.
Comme un évêque dans sa cathédrale ne parle pas pour les diocésains qui sont présents mais pour la Curie qui est à Rome, lui ne s’adressait pas aux députés mais à Jacques Chirac qui l’écoutait à l’Élysée.Il a tenu la tribune plus qu’il ne fallait. Certains ministres, piégés par les caméras n’ont pas su maîtriser leurs bâillements. Heureusement que les vociférations de l’opposition et les applaudissements de la majorité réveillaient les plus assoupis parmi les parlementaires.
Bref, maître Raffarin a su conquérir par son style plus que par ses phrases. Le peuple et les badauds dont j’étais se réjouissaient. Rien ne leur échappait. Ils aimaient l’air de la chanson, même si les paroles ne les intéressaient guère. Ils avaient l’impression que « là haut » parlait comme tout le monde.
Je ne sais pas si. un jour. l’enchanteur Merlin cessera de plaire. Pour le moment, le premier ministre a réussi brillamment son examen de passage. Les journaux les plus sévères consacrent des pages au Devin du Village. Il est souhaitable que ce dernier se serve de son style apaisant pour entamer dès que possible des réformes difficiles et excitantes.
Pour finir : là c’est comme ailleurs, la manière de donner vaut mieux que ce que l’on donne.
4 juillet 2002
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