12. La cohabitation

Je ne sais pas qui, le premier, a employé en politique le terme de cohabitation. Est-ce François Mitterand ?
Cette expression signifie habiter dans un même lieu sans s’agresser continuellement. A mon sens, la cohabitation est pacifique avec un minimum de politesse pour que la vie ne soit pas intenable. La cohabitation est sans projet. On habite ensemble, un point c’est tout. Elle n’est pas prévue pour la fécondité. Les cohabitants demeurent ensemble et s’efforcent de ne pas se gêner dans leurs libertés réciproques. Ils se regardent à peine pour ne pas avoir l’air de s’épier. Ils ne coordonnent pas leurs efforts. Ils disposent chacun de leur matériel de cuisine pour la vie quotidienne.

Ma définition n’a pas l’objectivité du dictionnaire ; elle est déjà interprétation.

La constitution de la 5ème République n’est pas rédigée pour fonctionner dans la cohabitation entre un Président d’une tendance et un Premier Ministre d’une autre. Ils se gênent, ils s’attendent, ils se neutralisent, ils n’ont en commun que des projets minima, bien beau quand ils ne s’opposent pas.
Si, à l’étranger, ils parlent d’une même voix, ils ne se regardent pas et ils bredouillent plus qu’ils n’affirment ou alors ils ont une langue de bois pleine d’épines. On a vu les résultats douteux des sommets de Nice ou de Madrid.

A l’intérieur du pays, chacun des cohabitants a ses complicités, ses trucs, ses propos aigres doux, son langage codé. Aucun n’attaque l’autre de front, mais tout clame leur désaccord. Ils deviennent ensemble modèle d’hypocrisie. Le Premier Ministre soutenu par la majorité parlementaire s’efforce de conduire la politique du gouvernement. Le Président fait le gros dos en attendant que l’autre fasse un faux pas pour prendre sa revanche.

Nous venons de vivre cette expérience et nous avons constaté l’enlisement de la France dans ses réformes, tant pour l’Europe que pour la politique intérieure.

Il est presque évident que le vote pour les extrêmes ou l’abstention massive ont été une forte protestation contre la paralysie d’un pouvoir sans audace pour réaliser l’attente des citoyens. Monsieur Chirac et Monsieur Jospin ont fait peut-être ce qu’ils ont pu, mais ils se sont entravés l’un l’autre et ont failli chuté l’un et l’autre. Le Président sortant a eu 4.500.000 voix en moins et le Premier Ministre a perdu 1.500.000 suffrages. On sait la suite du 21 avril et le rattrapage du 5 mai.

Telle qu’est aujourd’hui notre constitution, en attendant qu’elle se réforme avec un consentement populaire, je préfère les risques d’un Etat républicain chiraquien au flou dramatique d’une France qui risquerait de sombrer dans des extrêmes ou des arbitrages par les mouvements populaires de la rue.
Je ne suis pas sans mesurer les dangers d’un monolithisme politique. Une démocratie sans opposition a un fumet de pouvoir absolu et risque de ne pas être assez contrôlée par l’opposition.

Mon bulletin exprime ce que je pense ce matin. Vos avis m’apporteront un surcroît de réflexion et me conduiront à réviser mon jugement à cause de la pertinence de vos opinions.