Ça pèse à cul

Lulu Martin devait avoir quatorze ans et moi onze.

Il était le fils de Léon, menuisier dans le village où je grandissais, sinon en âge et en sagesse, au moins en taille.

Un jour que nous avions été chargés par le vicaire de la paroisse de porter une grande caisse de bûches de chêne à la mère ‘Des Occases’, Lulu emprunta la charrette à bras de son père : deux grandes roues ferrées plus hautes que les ridelles, un plateau de 250×60, un brancard avec une barre transversale pour tirer par devant. C’était la place du patron, le commis poussait par derrière.

Au bénéfice de l’âge et puis parce c’était la charrette de son père, Lulu s’installa donc en avant, desserra la mécanique et nous voilà partis pour descendre la ‘Charrière Froide’ en direction de la cure où nous devions prendre notre chargement. Tout se passa bien.

Les difficultés commencèrent au moment de charger la caisse et de la placer sur le plateau, bien dans l’axe des deux roues pour qu’elle ne pèse pas, que la charrette roule sans peine, que les bras du ‘barreau’ ne se lèvent pas désespérément vers le ciel.

Tant bien que mal, le vicaire aidant, nous plaçons le colis énorme sur le plateau et nous partons lui tirant, moi poussant.

Tout à coup, Lulu se retourne et, courroucé, me crie : « çà pèse à cul ». C’était dire que la caisse n’était pas au juste point d’équilibre, que c’était difficile à tirer, qu’il était obligé d’appuyer sur la barre transversale pour la maintenir au bon niveau… Bref, ça n’allait pas et nous peinions inutilement par manque d’ajustement. Nous nous arrêtons. Nous faisons glisser la caisse de quelques centimètres et, comme par enchantement, sans peine, nous reprenons notre course. Nous avions trouvé ensemble l’équilibre qui permet d’avancer librement.

Pourquoi cette histoire de rien du tout m’est revenue en mémoire au moment où notre conscience court dans le vide ? Après le petit déjeuner, j’ai pensé que, dans nos vies, parfois « ça pesait à cul » et que nous n’étions pas à l’aise pour avancer, tant il fallait déployer d’efforts. Nous nous exposons à nous fatiguer pour rien et nous prenons le risque de ne pas aller jusqu’au bout de la mission qui nous est confiée.

Pourquoi ? Parce que nous n’avons pas mis le fardeau à la vraie place du juste équilibre. L’aisance, la liberté humaine, consistent à mettre les choses à leur vraie place, sans erreur, sans plus ni moins, et a fortiori sans mensonge. Faire la vérité dans les bricoles de la vie, n’empêchera pas les difficultés, les peines, les efforts, mais évitera de s’épuiser pour rien et de renâcler devant la mission confiée.

Je crois que mon historiette me parle de l’Évangile. Si le Christ nous rend libres, nous serons vraiment libérés de nos entêtements, de nos empressements sans réflexion, de nos approximations et de nos points d’honneur bourrés d’égoïsme et d’illusion qui appesantissent notre marche. De plus, si je mets le fardeau du jour au bon endroit de ma propre charrette, si je ne triche pas avec la vie, si je me concerte avec d’autres pour trouver le bon ‘calage’ plein de réalité, ça roule avec plus ou moins de peine mais « ça ne pèse pas à cul » !