Albert Decourtray meurt le 16 Septembre 1994.
Il fut hospitalisé le jour où je lui demandais de prendre ma retraite de Vicaire général coordinateur… Il avait insisté pour que je reste encore quelques années avec lui. Je demeurais ferme. Il entra dans l’après midi au Neuro-Cardio.
Monseigneur Maurice Delorme convoqua le « conseil des consulteurs » et, sous son autorité, demanda un vote pour désigner un administrateur diocésain.
Je fus élu. Maurice me téléphona à Saint-Cyr pour me demander si j’acceptais. J’ai accepté !
A l’enterrement d’Albert, sont venus le premier ministre Balladur, des membres de l’Académie Française et beaucoup de personnalités civiles et religieuses.
Roger Etchegaray, venu de Rome, présida la célébration.
Seul au premier rang de la nef, à gauche, j’ai mené le deuil… Le préfet de Région me murmurait à l’oreille quelques conseils pour les détails du protocole.
Pendant dix mois, j’ai exercé ce ministère. J’ai appris en regardant par le sommet !
Ce fut relativement simple. Je me suis servi de mon autorité pour déléguer.
Je choisis un chef de cabinet : Vincent Feroldi. À l’époque, il était responsable du service de la catéchèse. Tous les matins, j’étais à l’archevêché. Après le repas de midi, je rentrai chez moi, rue Laënnec.
J’ai continué d’aller à la chasse, au grand dam de mon frère Rémy : « Tu ne te rends pas compte. S’il arrive un incident, il y en aura plein les journaux ! »
Le Conseil épiscopal qui demeurait identique dans sa composition se réunissait toutes les semaines, ainsi que le Conseil des nominations.
Avec des collaborateurs, j’ai tenu plusieurs conférences de presse.
Je suis allé à Paris deux fois pour rencontrer le nonce apostolique.
Monseigneur Jean Balland, choisit par le Pape, est devenu Archevêque du diocèse de Lyon.
Je l’ai accueilli à la cathédrale. Je mets ici les mots de ma prise de parole. Ils disent l’essentiel.
« Venez, Père, nous vous attendons ».
Soyez le bienvenu ! Le diocèse que le Pape vous confie, se réjouit de vous accueillir. Vous verrez : nous sommes de bons compagnons, un tantinet bougons, mais généralement fidèles. Tout en restant vous-même, laissez-vous adopter par le Peuple de Dieu qui est à Lyon. Nous savons que, vers l’an 150, Pothin fut notre premier évêque. Vous vous inscrivez dans cette lignée prestigieuse.
Guidez-nous dans la foi, présidez à la charité, veillez à notre communion, parlez-nous de l’Évangile, car nous aimons l’entendre. Aiguisez notre Espérance, celle qui éclaire demain et rapproche de la Parousie.
Ouvrez nos cœurs à la Justice. Rappelez-nous que toute action ne vaut que si elle libère les hommes de l’angoisse, de la peur et de toutes chaînes. Dites-nous le Pardon de Notre Seigneur Jésus-Christ : nous sommes pécheurs comme les Saints et Saintes de Dieu.
Donnez-nous le goût d’accueillir le message de ceux qui ne partagent pas notre foi. En dialoguant avec eux en vérité, nous répondrons déjà à l’exigence de la Mission.
Apprenez-nous l’humilité : nous avons besoin de chercher, dans la simplicité, le chemin des hauteurs. Notre Église diocésaine est si belle que nous pourrions être sottement orgueilleux.
Votre patience à notre égard nous exprimera votre amour et votre fidélité. Si nous vous demandons beaucoup, c’est que déjà vous êtes l’un d’entre nous. Vous êtes notre Pasteur. Entre nous, nous n’avons pas l’habitude de nous « faire des cadeaux ». Nous avons tant de cœur que nous le cachons pour ne pas frôler la démesure.
Il me reste à vous présenter en quelques mots la mentalité des hommes et des femmes de « chez nous ». Bien sûr, il y a une grande différence entre les habitants du Roannais, du Beaujolais, des Monts du Lyonnais et de l’agglomération lyonnaise. Pourtant, il n’est pas faux de souligner que, dans votre nouveau diocèse, la ville principale est bâtie sur un confluent.
A Lyon, le Rhône et la Saône se rencontrent et se mêlent. Après la Mulatière, ils ne font plus qu’un, indistinctement. Pour beaucoup d’entre nous, notre mentalité s’explique par ce symbole : un désir de rencontrer autrui, mais une peur de perdre son nom et son identité.
Nous aimons la Saône parce qu’elle est indolente et que, à un monde affairé, elle apporte un brin de fantaisie. César disait : « Elle est si lente que l’on ne sait pas de quel côté elle coule ! ».
Nous aimons la force du Rhône. On l’aimait encore davantage avant qu’il ne soit dompté en amont par les barrages. Il fut torrent et, par temps de crue, il traversait la ville en grondant.
Nous aimons le Rhône parce qu’il est international et qu’il nous entraîne vers le Sud. Il nous ouvre au grand large vers l’Afrique, après avoir traversé la Provence, riche de civilisation latine.
Nous aimons le Rhône parce qu’il vient des glaciers et coule vers la chaleur du Midi. Entre ces extrêmes, Lyon la mystérieuse attend ceux qui veulent la fréquenter et non point la réduire. Les massacres commandés par la Convention nous blessent encore, et la révolte des canuts en novembre 1831 n’est pas effacée de notre mémoire collective.
Nous aimons le Rhône parce que sa vallée fut le chemin de la Bonne Nouvelle pour nous. Elle est venue chez nous à contre-courant.
Merci, Père, d’avoir accepté d’être notre Évêque. »
10 juillet 2024
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