Ch. 1 – Généralités

Dans les prochaines semaines, j’ai pour dessein de vous parler de mes « maîtres », c’est-à-dire de ceux qui m’ont doucettement initié à la chasse.

Je n’ai jamais connu mes grands-pères. Il moururent avant que je naisse. D’ailleurs, la tradition familiale ne m’a jamais laissé entendre qu’ils fussent chasseurs.

Mon père détestait les armes. Il avait ramené de Verdun l’horreur des fusils.

Mes oncles étaient « soyeux ». Ils ne couraient ni les prés, ni les bois. Ils aimaient l’odeur du formol !

Il a donc fallu que je me trouve des précepteurs sur le terrain.

J’ai rencontré à Saint-Cyr une certaine aristocratie, des buissons, des buis, des fougères et des chirats.

C’étaient des rois de la « gâchette », des marquis des plaines et des bois, des seigneurs des vignes.

Ils ne roulaient pas sur l’or. Ils marchaient et ils marchaient encore… Pas de bottes, des brodequins !

À part leur métier dont ils parlaient à mots contenus, leurs propos ordinaires ne tournaient qu’autour de la chasse. Chaque année, ils achetaient le nouveau tome de leur bible : le catalogue de la « Manu ».

Pendants les mois de chasse, ils mangeaient du gibier à tous leurs repas.

Ils ne connaissaient ni Bossuet, ni Molière. S’ils savaient lire, écrire et compter, ils le devaient à Monsieur l’Instituteur de leur village.

À part le « le Grand Joanne », ils étaient tous mariés. S’ils aimaient leur épouse, ils n’en parlaient pas avec des mots de tendresse. Elles étaient ministres de l’intérieur et du budget. Quand elles avaient achevé les travaux domestiques chez elles ou chez les bourgeois et préparé la nourriture pour la famille et pour les bêtes, elles attendaient le retour de leur « homme ». La patience tissait de grandeur leur ménage et leurs soirées.

Eux étaient ministres des affaires étrangères : le travail professionnel et la chasse. Ils ne s’embarrassaient guère de diplomatie. Ils parlaient rude et, quand ils avaient épuisé les mots de leur vocabulaire trop court, ils inventaient des expressions ou se servaient d’images naturellement empruntées à la chasse. Gestes et mimiques illustraient leurs conversations.

Ils ne jouaient pas aux cartes. Au bistrot, aux franges de la nuit après l’affût, chez la Jeanne à Saint-Cyr, ils parlaient lapins, lièvres, chiens. Chez le père Aubeuf, en Saône-et-Loire, s’ajoutaient  les perdrix rouges ou grises. Quelques privilégiés évoquaient les canards. Les « zazous »faisaient allusion aux grives.

Dans mes « cantons », sangliers et chevreuils ne figuraient pas au menu de la conversation. Ces animaux fabuleux habitaient Chambord et pas chez nous…

Donc, sans autre avis, une prochaine fois, je vous présenterai quelques hommes qui communiquèrent à un jeune clampin de 16 ans, leur passion.

Mes maîtres

9 décembre 2004