Il habitait à la périphérie du village, pas bien loin du chemin de l’Indiennerie. Avec son épouse, il élevait une famille nombreuse un tantinet turbulente.
Je ne sais comment il était devenu fonctionnaire. Il travaillait aux PTT, au service des lignes téléphoniques aériennes. Il installait les fils et les réparait pour établir de bonnes communications. Ce métier le marquait. D’un tempérament jovial et sans apprêt, il établissait spontanément des liens entre les personnes. Les amis des amis étaient ses amis, et « fouette cocher, allez, roulez ! »
Je ne me souviens plus comment j’ai fait sa connaissance. Ce devait être au coin d’un sentier qui se perdait sur les pentes du Mont Cindre vers la cabane « à Marc ».
Badollet aimait chasser à un tel point que sa passion déteignait sur les chiens qu’il avait tour à tour possédés. A son seul contact, sans aucun dressage, ses « cleps », d’une ascendance douteuse, devenaient d’excellents lapiniers galérant dur. Ils chassaient pour l’amour de l’art, sans aucun esprit de lucre, dans un désintéressement parfait, car Badollet manquait beaucoup.
S’il fut mon « maître », c’est moins par son habileté que par sa gentillesse goguenarde. Le quai d’Orsay ne l’avait pas formé à la diplomatie, mais il savait mettre en relation. Tout, la chasse en particulier, lui donnait l’occasion de tisser des liens entre les personnes. Par lui, j’ai fréquenté des hommes que je n’aurais jamais rencontrés sans son initiative spontanée.
Il m’associa tout d’abord au « Petit Benoît » qui tenait avec sa femme un café-jeux de boules sur les pentes de la Croix-Rousse. Cet homme d’une cinquantaine d’années travaillait aussi aux PTT. Il faisait partie de l’équipe des « ouistitis », c’est-à-dire des ouvriers qui grimpaient sur les poteaux en bois avec des crochets de fer fixés à leur chaussure, pour tendre les fils et les attacher aux « tasses ».
De temps en temps, il nous rejoignait à Saint-Cyr. Fusil en bandoulière, il descendait à pied le boulevard, dégringolait les Esses, traversait le pont en bois et prenait tranquillement le tram au Pont Mouton vers le « pied-humide » ; personne n’aurait osé lui faire une remarque désobligeante. Heureux temps où l’on pouvait se promener fusil à l’épaule et monter dans un transport en commun pour prendre un loisir campagnard aux portes de la ville.
Badollet me fit aussi rencontrer « Fils« , un grand gaillard vêtu de courants d’air. Il courrait comme la bise. Les lendemains de fête, encore vaporeux, il écartait les doigts de ses énormes mains de travailleur et criait « Amar ! Amar ! Amar ! ».
Il devait son surnom à l’inquiétude de son père qui le cherchait partout en interrogeant les piliers d’estaminet : « Par hasard, vous n’auriez pas vu le Fils ? Trente ans après, tout Saint-Cyr l’appelait Fils. Il était plus ou moins roulier et transportait dans son tombereau tout ce qu’on voulait bien lui confier à charrier. Son cheval savait rentrer tout seul à l’écurie et se servait lui-même à manger au fenil du premier étage. Un jour, la pauvre bête passa une patte dans le trou qui servait à faire tomber le foin dans l’écurie…Les pompiers tirèrent le bourrin de ce mauvais pas. Mais on en parla beaucoup !
Je pourrais écrire un roman sur « Fils ». Je me contenterai des deux premières observations que je fis en chassant avec lui :
Plus tard, « Badollet » me fit connaître « Sirop« . On l’appelait ainsi parce qu’il portait le même patronyme que le pharmacien de Vaise qui avait inventé et commercialisait un sirop pectoral plein de vertus apaisantes. Sirop avait bâti une sorte de chalet en bois au milieu des vignes et des ronces vers le chemin du « grapillon ». La construction était légère ; quand il y avait grand vent, sa femme lui disait : « Mon Louis, va mettre les pressons ! » . Alors, avec une masse, « mon Louis » enfonçait en terre quatre pieux en fer et avec des cordes il arrimait la maisonnette.
Les lapins dansaient dans son jardin. De la fenêtre entr’ouverte, il les « allumaient ».
Un jour, Sirop et sa femme m’invitèrent à prendre un repas avec eux. Au menu, trois plats à base de lapins de garenne. Je garde de ce dîner un souvenir ému. On avait mangé les fruits de la chasse et de la cueillette… Pour fromage : « un blanc en faisselle ». Le lait provenait de l’unique chèvre qu’ils avaient… Pour fruits : des mûres et des noix…
Badollet me regardait parfois avec une certaine commisération. Je représentais pour lui l’intellectuel pur. Le contraire de tous ses autres amis. Un jour, il me dit : « Ah, mon pauvre Christianet ! Quand tu vas mourir, tu auras les bras tout neufs et la tête toute pourrie ».
Il me plongea dans un monde que les « Maristes » ne m’avaient pas appris à connaître et encore moins à estimer. Pourtant, lui et ses multiples copains m’enseignèrent, ils m’ouvrirent les yeux sur une large population, véritable fresque peinte par Victor Hugo ou Eugène Sue. Il ne s’agissait pas de littérature, mais d’êtres bien vivants, au cœur généreux, qui parlaient sans détour dans un vocabulaire imagé, trivial, incongru, railleur, mais tellement vrai. Là, ils visaient juste. Tous les coups portaient.
27 décembre 2004
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Ch. 4 – Tune