Mon sixième chapitre ne parlera plus de mes maîtres, mais de mes premières chasses en des territoires « étrangers ». À l’époque, « j’ai déjà vieilli ». Ce doit être dans les années 50. J’étais étudiant en théologie au séminaire de Lyon.
Mon frère Henri, pour se délasser de l’usine où il était directeur et aussi pour prendre l’air, décida de m’accompagner à la chasse. Il acheta un fusil, se munit de cartouches et de bottes. Mais il n’avait pas de passion. « Il aimait bien ». Il était amateur.
Ses études aux Chartreux et son travail professionnel ensuite l’avaient mis en amitié ou en relation d’affaire avec un médecin et un horloger de précision. L’un et l’autre étaient chasseurs. Le premier « opérait » dans l’Isère sur le territoire d’une immense ferme perchée sur les plateaux d’Annoisin, le deuxième sur ses terres dans les Dombes.
En ce temps-là, Stéphane était généraliste à Crémieu. Sa compétence et son dévouement l’avaient enraciné dans le monde rural. Les propriétaires ouvraient leurs territoires à lui et à ses amis pour se reconnaître de ses « bons soins ».
Ainsi, il nous invita chez l’un d’entre eux qui possédait une immense exploitation de plusieurs fermes. L’une d’entre elles s’étendait sur la commune d’Annoisin. A la limite de la forêt, un immense pré – peut-être d’un kilomètre de long – était ponctué de petits « arbousiers » aux fruits aigrelets. La manœuvre consistait à marcher en ligne, chacun donnant un coup de pied lorsqu’il croisait un petit buisson. Souvent un ou deux lapins détallaient : fusillade, parfois récolte. Le trajet à trois donnait généralement dix pièces.
Un jour, fatigué de déambuler, Stéphane nous proposa de fureter dans les balmes. Ce fut un festival. Les lapins passaient comme des navettes, sortaient d’un trou, bondissaient dans un autre. On tirait les lapins au vol ! Il y en avait partout, devant, derrière, à gauche, à droite. De quoi devenir sourd, tant grillaient de cartouches. La myxomatose n’avait pas encore sévi. .
Le furet ne collait pas, le galop souterrain grondait, les bêtes jaillissaient. A un moment, je dus achever un lapin blessé et du sang me dégoulina sur les mains. J’avais les doigts rouges. Stéphane me cria ; « Christian, il faut savoir si tu es rabbin ou si tu es curé ! ».
Toutes bonnes choses finissent un jour : la myxomatose détruisit tous les lapins. La femme du médecin faisait grise mine lorsqu’il désertait son cabinet. Mon frère prit une responsabilité nouvelle,
Adieu Annoisin !
Je suis devenu prêtre et n’avais plus de sang sur les mains…
27 décembre 2004
Article précédent
Ch. 7 – Saint-Trivier (Sainte-Olive)