Un ami médecin, notable en son canton de Saône-et-Loire, m’invita à la chasse. Le marquis, son voisin qui possédait et exploitait quatre mille hectares de bois, lui avait demandé de supprimer quelques chevreuils. Ces diables de « chèvres » dévoraient les jeunes pousses des arbres, promesses de la futaie de demain.
Au jour fixé, fin octobre, le « docteur » avait réuni une quinzaine de chasseurs.
Nous nous rendons tous très simplement dans l’immense forêt parfaitement entretenue. Chacun s’enracine à son poste. Le médecin, lui, ami des hommes et des chiens, guidait et appuyait ses cinq ou six Brunot du Jura.
Rapidement, fanfare tantôt proche, tantôt lointaine, l’écho trompe l’oreille. Deux traques, le matin : aucun résultat. Collation tirée des paniers en osier recouverts de serviettes à carreaux. Deux traques dans l’après-midi.
A la quatrième « séance », j’étais posté au bord d’un sentier layon. La nuit s’approchait à pas de loup. Je m’ennuyais. Je n’entendais aucun bruit. Pour ne pas rester totalement dans l’inaction, je me suis mis à préparer ma prédication du dimanche suivant ; ce jour-là débuterait le temps de préparation à la fête de Noël.
J’étais un tantinet égaré dans mes réflexions pieuses quand le cri d’un geai me fit redescendre sur terre. J’avais appris de mes maîtres qu’un geai ne cajolait jamais en vain et que son cri donnait l’alerte aux habitants des bois. Je me lève, me tiens prêt. Apparaît devant moi un chevreuil. D’où sortait-il ? Saint Hubert ne fut pas plus surpris ! Il était là et me regardait d’un œil doux. Je ne lui ai pas laissé le temps de déguerpir. Je tire – je le tue franchement. Personne ne vient. Je laisse la bête au bord du sentier dans l’herbe. Et me replonge dans la préparation de mon sermon.
Au petit trot arrive mon ami le médecin qui commence à me morigéner : « A la chasse au chevreuil, on ne tire pas les geais ! ». Il avait entendu, lui aussi, les « criailleries du sauve-qui-peut », puis, en suivant le claquement du coup de feu, il s’était dit : « Le curé a dû se délasser en grillant une cartouche ! »
« Eh bien ! Je n’ai pas tiré en l’air mais sur un chevreuil qui est là, à terre, devant toi ! »
La nuit hâte le pas et déjà s’épaissit. Trompe. Rassemblement. Félicitations. Ficelle autour des pattes. Une forte branche de baliveau devient palanquin. Deux gaillards portent l’animal. Retour à travers la forêt du marquis. Au moins trente-cinq inutes de marche. Pesée. Dépeçage. Petit repas.
Retour à Lyon. Presque deux heures de route. Arrivée à Lyon minuit avait déjà sonné. Les collègues qui m’attendaient en jouant au tarot commençaient à être fatigués. Ils se demandaient entre eux comment ils préviendraient l’archevêque, le lendemain, si jamais malheur m’était arrivé.
Les bois du marquis furent les témoins discrets de mon unique assassinat de chevreuil ! Jusqu’à ce jour, ils n’en avaient soufflé mot à personne.
27 décembre 2004
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Ch. 8 – La forêt de Marienthal