Dans ces petits bulletins, je m’efforce de faire le tour de ma conscience pour puiser quelques idées. L’exercice suppose de n’avoir recours ni à des livres, ni à des articles. Je rédige à mains nues pour m’exercer à trouver les mots et agencer les concepts afin de pouvoir dialoguer avec mes concitoyens en vue des prochaines élections législatives. Parler sans slogans ni idées toutes faites créent, me semble-t-il un climat serein pour confronter des opinions différentes.
Aujourd’hui j’ai choisi de me faire les « neurones » autour du phénomène de l’émigration en France et en Europe.
Je ne confonds pas l’asile politique et l’émigration.
L’accueil des personnes « menacées » injustement à cause de leurs opinions politiques ou religieuses s’impose à toutes les nations qui veulent respecter les droits de l’homme. Même si je crois que ce n’est pas sans problèmes, cela ne se discute pas.
Je souhaite parler de l’émigration dans nos pays occidentaux. Depuis toujours, des individus, des ethnies, des peuples ont bougés pour, pensaient-ils, trouver une terre meilleure que la leur, un travail mieux rémunéré, un espace pour épanouir leur famille, un avenir plus prometteur. Ils sont partis, mus par un espoir, peut-être un rêve, voire une utopie. Certains disent peut-être : « Ca ne peut pas être pire qu’ici ». D’autres sont partis pour faire fortune et ont fait fortune soit en Amérique, en Australie, soit ailleurs. J’écris ce paragraphe pour me dire à moi-même que le besoin de bouger, de partir, de rêver, d’émigrer, est une force essentielle à la nature humaine de tous les habitants de la terre. Les frontières ne sont pas des murs et les contrées, des enclos.
J’ai connu le temps où l’Occident, surtout après l’armistice de 1945, avait besoin de main-d’œuvre étrangère. La France, en ce temps-là, a beaucoup recruté au Maghreb. Puis ce fut l’époque assez logique du regroupement familial. Des fils et des filles d’émigrés naquirent sur notre sol. Il a fallu les loger, les former, leur trouver du travail, les soigner. Les familles d’émigrés étaient souvent plus nombreuses que celles des Européens. Les gouvernements n’ont sans doute pas pris la juste mesure du problème. Les dirigeants politiques, les militants associatifs, les conseils municipaux, les émigrés eux mêmes, par paresse, par aveuglement, par indifférence, n’ont pas pris les moyens de faciliter une véritable intégration, ou même, par idéologie, ils l’ont refusée.
Le risque du communautarisme est apparu : les escarmouches entre clans rivaux, les batailles entre cités, les affrontements à la police, les commerces louches…
J’aimerais noter ici que les questions se sont surtout posées avec les Africains, mais les guerres de l’Europe centrale ont aussi conduit en Occident nombre d’Albanais et de Kosovars. Les ressortissants des pays moyens-orientaux déferlèrent, Turcs et Kurdes transportèrent ici leurs querelles de là-bas.L’ouverture des frontières, les accords de Schengen, la libre-circulation, tout à fait normaux dans la logique de la construction de l’Europe, augmentèrent les difficultés en supprimant tout contrôle. Pour éviter les opérations policières tatillonnes, on a laissé naître une certaine anarchie, source de trouble. Il aurait fallu une forte entente des quinze pays européens pour mener à bien une vraie politique avisée qui tienne compte des migrations et des implantations honorables.
Gibraltar, les côtes de l’Adriatique voient passer beaucoup de personnes en quête de mieux-être. Une fois en Europe, ces pauvres gens sont ballottés en tout sens jusqu’à ce qu’ils trouvent quelques racines précaires.
Les deniers incidents de Sangatte où Kurdes et Afghans se sont battus méchamment illustrent ce que je veux dire. Vous avez vu comme moi à la télévision cette sorte de camp de concentration avec triple rangée de barbelés à hauteur d’homme. On dit que les habitants de cette petite commune du Pas-de-Calais en ont marre, mais ce doit être aussi terrible de vivre dans un camp même tenu par la Croix-Rouge, avec le seul espoir suicidaire de passer en Angleterre.
A mon sens, les partis d’extrême droite, à cause de leurs accents xénophobes, n’ont pas su attirer un vrai regard sur un vrai problème. Les socialistes ont fait comme si ce sujet était tabou. Les formations de droite, divisées entre elles, n’ont pas concentré un regard commun. Les chrétiens, inspirés par l’Ecriture, n’ont pas su faire preuve de réalisme. Les associations, trop idéologues et faute de moyens, n’ont pas pu porter une remède au mal qu’elles avaient diagnostiqué.
Le populisme est en train de s’installer en Europe. Il prend des formes droitières ou plus centristes, mais il signifie qu’une large plage de la population veut qu’on s’occupe de ses problèmes concrets. L’émigration en est un. Il est important parce qu’il touche à la protection sociale, à l’habitat, à l’enseignement, à la sécurité, à l’emploi, à la formation permanente, à la culture, à la paix civique…
Si nous voulons que les quartiers ne deviennent pas des zones de non-droit, les forces de police et les éducateurs spécialisés ne suffisent pas. Il faut éviter le communautarisme et s’efforcer de promouvoir une intégration qui ne lèse personne. C’est par la promotion que se résoudront les épineuses questions de l’émigration en 2002.
Je souhaite que tous les prochains députés mettent dans leurs programmes des propositions concrètes sur cette question difficile. Mais je sais aussi que les réponses se trouveront à la fois dans la construction de l’Europe, dans une plus juste répartition des biens entre le Sud et le Nord et dans une mondialisation qui ne soit pas qu’économique.
J’achève mon neuvième bulletin. J’ai tenu le défi avec moi-même. Je suis resté devant mon ordinateur, puisant dans mes approximations les quelques lignes que je vous envoie. Je compte sur vos remarques pour enrichir mon discernement et compléter mes remarques.
21 mai 2002
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