29. Les motivations du suffrage

En principe, la démocratie trouve son souffle et sa légitimité dans le vote de tous les citoyens. Mais, en fait, tout se passe comme si les conjonctures économiques, politiques et culturelles affadissaient le tonus et la détermination objective du corps électoral. Ce dernier se craquèle, se divise, éclate. Apparemment, ce ne sont plus des courants idéologiques qui motivent les électeurs, mais leurs ressentiments, leurs colères ou leurs enthousiasmes. Le vote perd le Nord, il est déboussolé. Ceux qui votent, parfois une minorité des citoyens, suivent leur goût, leur humeur, leur stratégie subjective. Le suffrage s’éparpille et s’individualise. Il s’émiette et, de ce fait, devient incapable de donner une majorité cohérente. Les délégués du peuple se retrouvent sans véritable pouvoir, leur électorat fragile les désigne mais ne les soutient pas. Arrivés au pouvoir, les gouvernants agissent alors selon leur bon vouloir et non pour appliquer la doctrine majoritaire qui les a mis en place.

Je crois percevoir une sorte de gâchis politique qui surgit peut-être d’une multitude d’électeurs et non d’un corps électoral. Si mon analyse est juste, elle explique que les citoyens désertent la République, voire la démocratie et choisissent des monarques provisoires pour les diriger. Il me semble qu’il n’y a plus de contrôle civique après le jour des élections.

Même s’il faut se garder de tout amalgame qui ajouterait encore à la confusion, je ne peux m’empêcher de citer deux cas récents qui demanderaient chacun une fine analyse :

Je ne peux m’empêcher de penser que les citoyens ont voté à l’aveuglette, plus avec leurs tripes qu’avec un respect de la morale civique. Dès leur peine purgée, ils remettent en places des responsables politiques douteux. Ces élus de l’affectivité ont des grandes dents. Ils risquent bien de dévorer la fibre démocratique de ceux qui les ont choisis.

Que faire ? Que dire ? Je ne vois qu’une issue possible à ce déficit de la conscience démocratique. Tout est bon pour abandonner les slogans creux et apprendre à réfléchir ensemble à «  la chose commune ». Ici et là, à tous les carrefours où se croise le peuple, il faudrait susciter des « Clubs » pour permettre aux citoyens de discerner les vraies valeurs et de veiller à la dignité des candidats. Ces groupes informels pourront créer un jour un véritable tissu. Mais commençons tout de suite à mettre en commun nos convictions, à les argumenter, à les comparer avec celles d’autrui. Lisons l’histoire, fréquentons la presse, parlons politique, assistons aux réunions d’intérêt local, servons-nous de la communication par ordinateur, ne reportons pas à demain ce qui peut se réaliser dés aujourd’hui. Il y a urgence. La démocratie me semble en danger, non seulement dans notre pays, mais aussi dans le monde.

A titre de conclusion, je ne résiste pas au plaisir de citer quelques vers d’une fable de La Fontaine : « Les grenouilles qui demandent un roi ». Le peuple des grenouilles, mécontent d’un monarque à leur goût trop débonnaire, réclama à un Jupiter un autre roi. Le régisseur du monde leur envoya une grue qui les dévora…

« Et grenouilles de se plaindre

Et Jupin leur dit : eh quoi ! votre désir,

A ses lois veut-il nous astreindre ?

Vous avez du premièrement

Garder votre gouvernement ;

Mais ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire

Que votre premier roi soit débonnaire et doux.

De celui ci contentez-vous

De peur de rencontrer un pire.

Cette fable ne prouve rien, si ce n’est qu’il ne faut rien demander à Jupiter, mais se doter soi-même de responsables politiques compétents, démocrates et serviteurs du bien commun.