« En lisant un compte-rendu de la guerre de Crimée (1854-1855) »
Quand les armées s’affrontent de part et d’autre des tranchées de première ligne, il s’agit de tuer ; c’est la règle du jeu.
On tire, on embroche, on pourfend, on mutile, on écrase… Plus il y a de morts, plus la réussite est grande. Rien ne résiste à cette énergie pour l’homicide légal. Carnage : chair humaine broyée…
Après l’assaut, chaque camp récupère furtivement ses blessés. Certains réparés et recyclés pourront encore servir de combattants… Sait-on jamais ? Les estropiés pour la vie seront pensionnés. Vive les invalides !
Mais là, sur le champ de bataille, gisent ensemble et paisiblement les morts. Dans cette hécatombe, les ennemis se réconcilient. En colonnes par quatre, ils arrivent au ciel, foule innombrable lavée de la peur et guérie des blessures. Dans cette migration dérisoire vers l’au-delà, personne ne reconnaît plus les bons mauvais bons. Cette fraternité burlesque dans l’anéantissement interroge les soldats et leurs chefs. On ne peut pas laisser pourrir le corps des copains ; il faut les ramasser, les ensevelir, présenter les armes et avertir les familles. Plus tard, on érigera des stèles où seront gravés leurs noms, en dessous du titre : « Honneur et patrie ».
Pour ce devoir posthume et ce « recueillement », les ennemis auparavant irréconciliables sollicitent une trêve, une suspension de combat. Quelques heures de paix ! On s’entend, on ne se tuera plus pendant quatre heures. Normal : on s’occupe des cadavres… Temps sacré pour ceux qui se sont affrontés dans un corps à corps et qui se sont entre-tués : Requiescant in pace. Leur mort enfante une paix provisoire, les ennemis même se donnent un petit coup de main pour séparer ceux que la lutte a emmêlés dans l’empoignade.
Puis, chacun reprend position. Dans trois cents une minutes, assauts et tueries recommenceront. Trompettes, vous qui avez sonné le cessez-le-feu de la trêve, sonnez maintenant la charge et que, hardiment, on se tue derechef. Dans deux jours, on fera une nouvelle trêve pour enterrer les morts…
Ainsi, la folie des hommes ne peut-elle donc s’apaiser que par la honte du massacre ? Seule, la mort peut-elle tenir une promesse de réconciliation ? Les ennemis ne peuvent-ils donc se rencontrer que lorsqu’ils sont morts ? Les humains arrêteront-ils de se battre seulement lorsque le dernier aura tué l’avant-dernier, et ce pauvre bougre désormais seul attendra sa propre mort en gardant le cimetière de l’humanité ?
Ces lignes me stupéfient… Je me demande comment cela a pu être vrai et, pourtant, cette époque qui n’est pas lointaine semble un temps béni… Si un conflit surgissait maintenant, ce ne serait plus la peine de suspendre quelques heures les combats ; tout serait détruit. D’ailleurs, dans ce séisme scientifiquement organisé, le clairon vitrifié ne pourra plus sonner la trêve car elle repose sur un consensus de valeurs.
21 août 1985
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