« On a navigué dans l’éternité »
Ce matin, dimanche 1er septembre 1985, j’ai prêché à Saint Fortunat, vieille commune accrochée aux pentes des Monts d’Or.
Le site magnifique, la restauration élégante de l’ancienne église, le dynamisme de l’association « La Montagnarde » attirent chaque année pour la fête patronale grand nombre de personnes.
La bienveillance apostolique du Curé de Saint Didier a fait glisser dans le programme des festivités la messe solennelle de Saint Hubert sonnée par les trompes de « l’Écho des Îles ».
Au moins quatre cents personnes participaient à cette Eucharistie : des vieilles gens, mais aussi beaucoup de jeunes et un pourcentage d’hommes beaucoup plus élevé que celui que l’on connaît les dimanches ordinaires dans les églises paroissiales.
Pourquoi tant d’hommes ?
Pourquoi chantaient-ils à pleine voix ? Peut-être à cause des cantiques vieillots et ineptes.
« Saint Fortunat, notre bon Père,
Ange gardien des tout petits,
Bénis leur père, aide leur mère,
Conduis-les tous en paradis. »
Stoïques, les hommes sont restés debout au soleil. A la sortie, beaucoup m’ont remercié de mon sermon. Sur les conseils du Curé, j’avais donné à fond dans le genre moralisant. Les phrases que j’ai prononcées auraient aussi bien pu dater du IIème siècle ou du XXème siècle. Un chirurgien, prof à la Fac de Lyon, m’a congratulé en me disant : « Votre sermon m’a beaucoup plu ; il est vrai pour hier, aujourd’hui ou pour demain. » Bref, une homélie omnibus trans-temporelle.
Tout, dans cette célébration, sonnait juste (plus que les trompes !) pourvu que l’on ne soit ni homme, ni femme, ni jeune, ni vieux, ni paysan, ni citadin, ni de maintenant, ni d’ici.
De 10 heures à 11 heures ce matin-là, « on a navigué dans l’éternité« . On s’est reposé de l’actualité, dans une atmosphère de kermesse. On a flotté comme des âmes en purgatoire qui voguent en direction du Paradis.
A l’apéritif, les hommes jubilaient : « ça, c’est de la religion !« .
Ma perplexité est grande. Faut-il pour être écouté, entendu des hommes, faut-il pour les émouvoir s’efforcer d’être hors d’âge ?
Si l’Église catholique campe dans le mystérieux ou l’idéal, si, d’une certaine manière, elle nie l’Incarnation et l’engagement du Verbe de Dieu dans le temps et la culture, elle va sans doute à nouveau attirer les foules masculines qui ont besoin de s’éloigner du chômage, du Greenpeace, ou des tracas quotidiens.
Les hommes se gaussent de la religion, mais ne s’en servent-ils pas le cas échéant comme du « repos du guerrier » ?
En m’acheminant vers le buffet, j’ai rencontré un ami de jadis. Nous nous étions perdus de vue. Il avait naguère réussi Agro, puis l’Ecole des Pétroles. Maintenant, il dirige dans l’industrie dite de pointe. Je lui ai demandé : « A ton avis, est-ce que Saint Fortunat a existé ? ». Ma question l’a décontenancé et il m’a répondu : « Alors, s’il n’a jamais existé, que sont devenues nos prières ? » Je l’ai rassuré : « Elles ont dû faire ricochet et sont allées vers Dieu ». Il a été rasséréné par mon explication douteuse.
Tel est le climat dans lequel j’ai évolué ce matin.Alors je m’interroge : « Pourquoi l’Église confessante rebute-t-elle la plupart des hommes ? Requiert-elle un engagement qui les distrait trop du sérieux de leur travail professionnel, véritable lieu d’investissement et de création ? »
1 septembre 1985
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