Fidélité

« Sauvegarder un signe fondateur de beaucoup d’autres signes »

« J’ai surpris ma maîtresse aux bras de son mari,

Elle a choisi son époux pour tromper son amant,

Elle a conduit l’adultère à son point culminant. »

Cette chanson de Georges Brassens m’enchante car elle dit une vérité que j’ai souvent constatée. Et puis le poète jette sur notre temps un regard acide et tendre, plein de perspicacité…

Bien souvent, je suis stupéfait, je ne comprends rien, je ne sais plus qui aime qui… L’amour humain semble se jouer de la parole donnée, des institutions, et les pulsions transportent les uns et les autres dans des embrassades aussi imprévues que multiples. Lorsqu’il y a retour au port d’attache, une sorte d’affolement se produit. Quand, après quelques vagabondages, l’attachement se régularise, tout semble perdu…

Lors des messes de mariage que j’ai célébrées, j’ai à mon sens, durant l’homélie, beaucoup trop parlé d’amour. Dans notre vocabulaire contemporain, ce terme est tellement lourd d’ambiguïté que l’on ne sait plus ce qu’il veut dire. Il est tellement empreint de subjectivité qu’il peut tout justifier : « Après tout, nous nous aimons, c’est bien, il y a de la vie...« . J’aurais mieux fait de prêcher sur la fidélité qui, à mon sens, est mariage de l’amour et du temps. La fidélité tient compte non seulement de la liberté du choix, mais du combat pour réaliser le désir fondamental que l’on a initialement exprimé avec cœur.

La fidélité est sauvegarde de la fraîcheur intérieure. Bien loin d’être monotonie et d’entretenir le ragnagna de la vie, elle permet de découvrir au delà des lenteurs journalières et des approximations passagères une sérénité qui ne se trouve que dans le temps. Là où est la réalité, l’affectif trouve son compte. Peut-être que, pour les êtres humains, la durée est critère de vérité.

Peut-être que le mariage se base moins sur l’amour que sur l’amitié – qui me semble décidément le bon terme – car elle exprime un état. En principe, elle n’a pas de marche arrière. Même si, de temps en temps, ses bielles cognent et son moteur s’étouffe, une voiture est généralement construite pour aller en avant et, exceptionnellement, en arrière en cas de fausse manœuvre ou pour sortir d’une impasse.

De plus, changer de partenaire et transformer l’adultère en pain quotidien me semble introduire un virus ravageur dans la symbolique sociétale de notre époque… Il me semble que, si l’Église catholique est si ferme sur ce point, ce n’est pas pour se cramponner à quelques tabous ancestraux, mais bien pour sauvegarder un signe fondateur de beaucoup d’autres signes. Si l’adultère se généralise et si la fidélité se volatilise, je redoute que tout pacte durable, y compris entre homme et femme, croyant ou incroyant, devienne rapidement caduque et sans objet.

Parce que je ne suis pas un fanatique de l’institution, je pense que la société a besoin de points de repère et que détruire le plus puissant crée une perturbation et une sorte de folie.

La chanson de Brassens ne fustige pas seulement le ridicule de la jalousie de l’amant délaissé par sa maîtresse lorsqu’elle retrouve son mari, mais plaide, me semble-t-il, pour le normal de la vie conjugale.

Parce que je pense que de vivre collé à l’autre est la meilleure manière de l’étouffer, je propose avec insistance la fidélité et l’amitié, à fortiori dans un couple marié. L’une et l’autre permettent une distance sans arrière-pensée et laisse place à l’amour affectueux.