En ce moment, en France, se pose la question d’enseigner dans les écoles laïques de l’Etat la place des religions et leurs influences objectives dans l’élaboration de l’histoire et de la culture de notre propre pays et de l’Europe. A bon droit, des ministres de l’enseignement public et leur haute administration s’intéressent à ce sujet qui devrait être abordé dans les collèges et les lycées. Régis Debray vient de rédiger un livre qui ouvre des perspectives intéressantes. Je m’interroge.
Un professeur certifié ou agrégé peut s’efforcer de faire comprendre les conséquences politiques du baptême de Clovis, les visées impériales et les méthodes scabreuses de « saint » Charlemagne, l’influence de la religion dans l’hégémonique puissance de Charles-Quint, les conséquences politiques de la conversion de Henri de Navarre, les rôles ambigus des cardinaux, grands ministres du Royaume, l’influence culturelle de la Bible dans les grandes tragédies classiques, l’affrontement de Bossuet et de Fénelon à travers les querelles qui opposèrent Madame de Maintenon et Jeanne Guyon, l’indépendance frondeuse des encyclopédistes qui cherchèrent de nouveaux rapports entre foi et raison, la place des décrets républicains dans la constitution civile du clergé, la mise au pas des évêques de France avec le concordat proposé par Bonaparte, la Restauration et l’influence des « ultra » catholiques, l’apport de Napoléon III pour le délitement des états pontificaux, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les subventions étranges aux congrégations missionnaires parce qu’en fait elles soutenaient la politique coloniale des gouvernements « très » laïques, en Afrique ou en Asie…
En France, il sera peut-être mal aisé d’expliquer aux collégiens et Lycéens l’influence du catholicisme, mais si l’on aborde aussi une réflexion sur l’Europe et l’ensemble des religions, il faudra longuement parler – et ce sera encore plus difficile – de l’apport culturel de l’islam en Espagne, de l’influence déterminante de Luther dans les principautés allemandes, de l’Empereur Joseph II et du « Joséphisme », de saint Pie IX et du décret de Vatican I sur l’infaillibilité pontificale au moment de la remise en cause du pouvoir temporel de l’évêque de Rome, du traité de Versailles et du démantèlement de l’Empire austro-hongrois, des affrontements religieux entre les différentes populations des Balkans, des luttes fratricides en Irlande… Je saute de siècle en siècle et je souligne quelques exemples pour montrer l’intérêt de l’enseignement véritable du « fait religieux » ainsi que son immense complexité. Ces cours finement documentés donneront à penser et expliqueront, au moins pour l’Europe, le mélange constant entre la politique, la culture et les confessions chrétiennes : catholique, orthodoxe, réformée, anglicane, mais aussi de la religion musulmane.
Mais, car il y a un mais, je redoute que le meilleur enseignant, honnête et compétent, crée au collège ou au lycée, une confusion totale entre la foi et les religions ou ne plonge ses élèves dans un relativisme absolu. Certes, la foi proposée dans la Bible (ou le Coran bientôt en France) prend des formes différentes en s’incarnant dans les cultures. C’est pour s’opposer à ce phénomène que les intégrismes prennent corps. Nous savons aussi que les réalités politiques imbibées de religion se sacralisent et dégénèrent en guerre. Il est facile de glisser de la religion au fanatisme. S’en tenir objectivement « au fait religieux » sera une performance
Le catéchète chrétien, pour ne parler que de lui, aura beaucoup de difficultés à situer la foi comme une relecture ou une re-connaissance du fait religieux. Il lui faudra beaucoup de délicatesse, de patience et de pertinence pour proposer une adhésion du cœur à l’amour du Christ qui entraîne un agir individuel et collectif dans le contexte culturel et politique du temps présent, héritier du passé.
Pour être honnête, je dois vous avouer que je me suis demandé si l’enseignement généralisé du « fait religieux » n’était pas une offensive contre le christianisme (ou toutes les religions révélées ?) et la foi. Rien ne me permet d’accréditer cette hypothèse. Je pense toutefois que ce genre d’enseignement se situerait mieux dans la classe terminale des lycées ou dans les deux années de DEUG. L’intelligence de Régis Debray me séduit, mais elle me fait peur.
Pour continuer d’être honnête, j’aimerais participer à un groupe de travail qui s’attellerait à bien situer les influences religieuses dans l’histoire, la culture et toutes les recherches humaines. Cet atelier, respectueux de la foi au Christ Vivant, refuserait tout court-circuit pour résolument entrer dans la complexité afin de la mieux comprendre et de se situer en elle.
15 novembre 2002
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